II.4.5. le mouvement décolonial en France : luttes et limites

 

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II.4.5. le mouvement décolonial en France : luttes et limites 

26 novembre 15:28

quoi qu'en disent ses détracteurs gouvernementaux ou politiques, partis institutionnels, médias, laïcistes, ultragauches et anarchistes anti-racialistes, le mouvement décolonial en France ne se réduit pas au PIR, qui reconnaissait lui-même lors de son 10è anniversaire en mai 2015 avoir échoué à fédérer sous son aile tous ces mouvements

cela étant, la pensée décoloniale est foncièrement anti-communautariste, mais nombre de militants décoloniaux s'en saisissent de travers, qui en restent au cncept de Négritude selon Césaire sans atteindre malgré leur référence à Fanon la critique dialectique qu'il en fait, ou encore à la pensée de la créolisation d'Édouard Glissant, pour qui « Avoir le sentiment de faire partie d'une communauté n'est pas forcément participer d'un esprit de communautarisme.». Voir autres formulations du Communisme féministe et décolonial (avec E. Glissant...)

concernant l'hérérogénéité, l'unité et les contradictions traversant le mouvement décolonial en France :

Discours d’introduction d’Houria Bouteldja lors des 10 ans du PIR 10 mai 2015

« Parmi nos grands échecs celui de ne pas avoir réussi à unifier dans une seule et même organisation les principales victimes du racisme d’Etat : Noirs, Arabo-musulmans et Rroms ou encore de ne pas avoir réussi à constituer une base sociale suffisamment significative pour peser dans le jeu politique et créer un rapport de force susceptible de défendre efficacement les intérêts de ce groupe, de cette communauté de condition qui représente aujourd’hui la France d’en dessous de la France d’en bas. La France des ghettos, la France des banlieues.»

cet objectif relevait d'une prétention politique illusoire, et le voir partout à l'œuvre où il n'a pu l'être, c'est méconnaître et la diversité et les contradictions entre toutes ls organisations et associations parti prenante. Taper sur le PIR permet de mettre en avant ses supposés homophobie, antisémitisme, anti-féminisme, communautarisme, etc. et de le faire porter à l'ensemble de ce mouvement dans un amalgame qui ne soutient pas l'examen, puisqu'y figurent justement des organisations et associations de diverses communautés, féministes, LGBT, et même juives... comme en témoignent la Marche de la dignité, le 31 octobre 2015, par un collectif de femmes !

Amal BENTOUNSI, Sihame ASSBAGUE, Rachida AZZIZ, Paola BACCHETTA, BAMS Hind BEN FARES, Nargesse BIBIMOUNE, Houria BOUTELDJA, Sarah CARMONA, CASEY, Samia CHALA, Ismahane CHOUDER, Rokhaya DIALLO, Eva DOUMBIA, Soraya EL KAHLAOUI, Mireille FANON-MENDES France, Tauana Olivia GOMES-SILVA, Nacira GUENIF-SOUILAMAS, Hanane KARIMI, Fatima KHEMILAT, Stella MAGLIANI-BELKACEM, Zakia MEZIANI, Karima MONDON, Samia MOUCHARIK, Ndella PAYE, Maboula SOUMAHORO, Hanifa TAGUELMINT, Nadia TENGOUT, Vanessa THOMPSON, Joby VALENTE, Françoise VERGES, Louisa YOUSFI

Soutiens collectifs (associations/ organisations subissant le racisme/ issues des immigrations et des quartiers)

Association des travailleurs maghrébins de France, Association pour la reconnaissance des droits et libertés aux femmes musulmanes (Tourcoing), Azira’s way, Brigade Anti-Négrophobie, Bruxelles Panthères, Collectif Ali Ziri, Collectif des filles et fils d’Africains déportés, Collectif des Musulmans de France, Droit à la différence, Falsafa (Angers), Fondation Frantz Fanon, Front Uni de l’Immigration et des Quartiers Populaires, La Voix des Rroms, Les Indivisibles, Mamans Toutes Égales, Mémoires en marche, Parti des Indigènes de la République, Romano Godjako Truj, Urgence Notre Police Assassine, Collectif Afro-Fem, Collectif contre Exhibit B.

Soutiens individuels (personnalités, artistes, intellectuels…)

Aminata Traoré (ancienne ministre de la Culture du Mali, écrivaine/Mali), Said Bouamama (sociologue/FUIQP), Asma Lamrabet (Directrice du centre d’études féminines en Islam/ Maroc), Amina Annabi (artiste), Saidou ZEP (artiste), Baro Sintax (artiste), Princesse Erika (artiste), Esperanza Fernandez, Skalpel/ Première Ligne / Bboykonsian (artiste), Raphael Confiant (écrivain/Martinique), Malika Hamidi (Sociologue, Directrice du European Muslim Network/Belgique), Ali Rahni (militant associatif), Angela Davis (activiste/USA), Esse Lawson (comédienne)

l'assimiler globalement à un islamo-gauchisme est tout aussi intelligent puisque sont partie prenante des associations communautaires (pas nécessairement communautaristes) qui ne sont pas musulmanes, et d'autres athées, voire explicitement politiques sur une base non religieuse ni raciale, comme le Front Uni de l’Immigration et des Quartiers Populaires

voir FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos

autrement dit, le mouvement décolonial en France est certes un tout mais fort peu homogène. En comprendre le sens, celui de son émergence et de son développement depuis 2005 (le PIR est crée en mai, 6 mois avant les émeutes des banlieues en novembre), cela suppose :

- de le replacer dans la II.3.2 dynamique mondiale des luttes décoloniales dans la crise de l'Occident capitaliste

- d'en saisir la double spécificité, qui tient d'une part au fait que les populations concernées sont en Europe minoritaires, contrairement à l'Amérique latine et même aux USA si l'on inclue Afro descendants et Latinos, d'autre part aux particularités de IX.4. l'idéologie française : une spécificité nationale dans l'idéologiste euro-occidentale quant au traitement du passé colonial et de son héritage aujourd'hui 

éléments d'une conversation

Corinne Cerise : Les luttes décoloniales ne sont pas communistes pour nombre d'entre elles (voire toutes ?), mais peut-on dire pour autant qu'en s'en tenant à l'essence (cf votre critique via la VIème thèse sur Feuerbach), certaines puissent devenir par défaut communautaristes ?

j'appelle luttes décoloniales des luttes qui s'inscrivent dans la crise de l'Occident en ce qu'elle est spécifiquement, dans le capitalisme global, une crise de la suprématie capitaliste occidentale (voir III.4. la crise du capitalisme et sa restructuration dans la crise de l'Occident). J'ai souligné la grande diversité de leurs contenus et formes qui font qu'elles ne sont pas en soi communistes ou même anticapitalistes. Une grande différence existe entre celles menées dans des ex-colonies avec des populations majoritairement non blanches ou de fortes minorités (Amérique latine...), des pays encore néo-colonisés (Afrique), des pays occidentaux à minorités non blanches, avec encore une différence entre les États-Unis et l'Europe

ce qui fait leur unité est d'émerger dans la double crise de l'Occident et du Capital

en France, ces luttes et les mouvements décoloniaux sont centrés sur la question raciale, menées par des minorités raciales ou ethniques et religieuses, et ne sont pas comparables par exemple aux luttes des paysans contre l'extractivisme en Amérique latine, qui sont explicitement anti-impérialistes et proprement décoloniales (ou dé-néocolonialistes)

la tentation de passer de luttes de communautés soumises au racisme, légitimes comme toutes luttes sur la base d'une oppression spécifique quelle qu'elle soit, au communautarisme est réelle et c'est ce qu'on constate en France, avec notamment au PIR une lecture de la pensée décoloniale tendant à la figer au stade de l'essentialité de la race comme structure à dominante (cf Bouteldja en haut du sujet, sur l'intersectionnalité classe-genre-race). (Norman Ajari Faire vivre son essence 22 juin 2016), une démarche fort peu dialectique et contraire à mon sens aux travaux de Fanon, Glissant, Mbembe...

donc oui, il y a des militants décoloniaux qui sont communautaristes, du fait qu'ils racialisent toutes questions en miroir de la racialisation essentielle qui est celle des dirigeants politiques et économiques du capital

(à suivre pour préciser les contradictions de ce mouvement dans la lutte des classes en France)