V.2. l'idéologie, vie quotidienne, structure sociétale et culturelle, etc.

 

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V.2. l'idéologie, vie quotidienne, structure sociétale et culturelle, etc. 

14 novembre 09:52

l'idéologie... qu'en dire d'essentiel ?

 

1) l'idéologie ne naît pas (que de) la propagande

qu'il ne faut pas la confondre avec la propagande, que ce soit celle de l'État ou des médias, qu'il conviendrait de dénoncer et contrebalancer en révéler la réalité sous l'apparence trompeuse des choses dans une mauvaise compréhension de Marx : « Les vérités scientifiques sont toujours paradoxales lorsqu'on les soumet au contrôle de l'expérience de tous les jours qui ne saisit que l'apparence trompeuse des choses. » MarxSalaire, prix et profit 1868

cette erreur fut reprise quand Debord publia un siècle plus tard (1967) La société du Spectacle, par quoi beaucoup comprirent le spectacle médiatique. Dès la première phrase et détournant Le Capital, Debord écrit : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation Il rejoint là Marx er sa critique du fétichisme (pas seulement de la marchandise) qui est très lié chez lui à celle de l'idéologie, qui commence dès ses textes de jeunesse par celle de la religion, dans la Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, en 1843, se prolonge dans L'Idéologie allemande (1845-46) avec le basculement des Thèses sur Feuerbach* (1845), et ne cesse de se préciser dans Le Capital

* Thèse I : Le principal défaut, jusqu'ici, du matérialisme de tous les philosophes – y compris celui de Feuerbach est que l'objet, la réalité, le monde sensible n'y sont saisis que sous la forme d'objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective. C'est ce qui explique pourquoi l'aspect actif fut développé par l'idéalisme, en opposition au matérialisme, — mais seulement abstraitement, car l'idéalisme ne connaît naturellement pas l'activité réelle, concrète, comme telle. Feuerbach veut des objets concrets, réellement distincts des objets de la pensée; mais il ne considère pas l'activité humaine elle-même en tant qu'activité objective. C'est pourquoi dans l'Essence du christianisme, il ne considère comme authentiquement humaine que l'activité théorique, tandis que la pratique n'est saisie et fixée par lui que dans sa manifestation juive sordide. C'est pourquoi il ne comprend pas l'importance de l'activité "révolutionnaire", de l'activité "pratique-critique".

C’est avec ces réélaborations successives, entreprises par Marx au cours de l’analyse de plus en plus précise de la totalité sociale et des contradictions qui l’animent, « que la critique de l’idéologie finira […] par faire corps avec la critique de l’économie politique elle-même, qui s’emploie à élucider cette totalité concrète et à y intervenir au moyen de cette élucidation, associée à l’activité politique […] » Ambre Bragard à propos d'Isabelle Garo, L’idéologie ou la pensée embarquée, 2009

 

2) les idées ne transforment pas le monde...

le maître mot, on ne saurait plus matérialiste, est que ce ne sont pas les idées qui changent le monde. Dans Le Manifeste (1847) on peut lire :

Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux.

de même, dans L'idéologie allemande :

Pour nous, le communisme n'est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu’elles existent actuellement.

cela reste valable aujourd'hui, et c'est autant pour les militants persuadés que leur propagande, contre celle de leurs adeversaires politiques et des médias, va pouvoir par elleèmême renverser le cours idéologique des choses

il en va de même pour la théorie communiste qui, même portée à connaissance des "masses" par les militants, ne saurait y pourvoir parce qu'éclairant les choses d'une lumière d'avant-garde. À cet égard, je partage essentiellement ce qu'en dit Bruno Astarian en octobre 2016 dans Solitude de la théorie communiste

La théorie communiste n’est pas non plus une arme politique qui permettrait aux révolutionnaires d’abattre plus facilement leur ennemi, quelle que soit la façon dont ils le définissent (l’Etat, les capitalistes, le rapport prolétariat/capital…). Voyant plus clair que les autres dans le mécanisme de la contradiction sociale, les théoriciens peuvent-ils guider le prolétariat, ou lui donner l’exemple, dans le chemin qui mène du capitalisme au communisme ? Non. On verra plus loin Pourquoi.

la théorie a longtemps pensé être en état de connaître les conditions qui feront réussir la révolution lors du prochain soulèvement prolétarien. Et elle s’est préparée à y intervenir en s’attribuant, implicitement ou explicitement, un rôle de guide, ainsi qu’en écrivant pour le prolétariat le programme (politique, économique) de la révolution à venir. On peut douter qu’elle ait jamais assumé ce rôle sans perdre sa nature révolutionnaire. Au moment de s’investir dans la pratique, elle est devenue une idéologie politique s’adaptant aux circonstances. Pour faire vivre son programme dans le prolétariat (non insurgé), la théorie s’est adaptée  aux circonstances.

Les communisateurs ne croient pas qu’il faille – ni qu’on puisse – changer la conscience des gens pour que leurs actions changent. Ce n’est pas la conscience qui dicte ce que les prolétaires font ou ne font pas, disent ou ne disent pas, mais les conditions matérielles de leur existence. Aucune propagande ne peut changer cette détermination fondamentale. On peut aller aux portes des usines en grève et distribuer des tracts [l'image d'Épinal du gauchiste années 68-70] disant que l’augmentation de salaire visée sera rapidement bouffée par l’augmentation des cadences et des prix, et que donc la seule solution c’est la révolution, mais on ne sera pas entendu. Aussi longtemps que les conditions matérielles sont celles de la reproduction capitaliste, les luttes prolétariennes tournent autour du marchandage de la force de travail.

j'ai émis quelques nuances avec ce dernier passage dans VI. LA SUBJECTIVATION RÉVOLUTIONNAIRE, liens organiques, activités communistes, "utopie concrète"...

question à méditer : si les idées ne changent pas le monde, pourquoi la censure ?

 

3) Théorie Communiste : « L'idéologie c'est la vie quotidienne »

une définition tirée de La conjoncture : un concept nécessaire à la théorie de la communisation / Révolution : conjoncture et idéologie TC 24 2012

L’idéologie est la façon dont les hommes (et les femmes…) vivent leurs rapports à leurs conditions d’existence comme objectives fa ce à eux comme sujets. La réalité apparaît d’elle-même comme présupposée et se présupposant, c’est-à-dire comme monde, comme objet, face à l’activité qui, face au monde, définit alors le sujet. Le défaut principal de tous les matérialismes critiqué par Marx dans la première thèse sur Feuerbach n’est pas seulement une erreur théorique, ce défaut est l’expression de la vie de tous les jours19)« Le défaut principal, jusqu’ici, de tous les matérialismes (y compris celui de Feuerbach) est que l’objet, la réalité effective, la sensibilité, n’est saisi que sous la forme de l’objet ou de l’intuition ; mais non pas comme activité sensiblement humaine, comme pratique, non pas de façon subjective ». . Comme nous l’avons dit précédemment, l’essence n’est pas ailleurs que sur cette surface mais elle ne lui correspond pas parce que les effets de la structure du tout (le mode de production) ne peuvent être l’existence même de la structure qu’à la condition d’en être l’inversion au travers de ses effets. C’est la réalité de l’idéologie. « Les catégories de l’économie bourgeoise sont des formes de l’intellect qui ont une vérité objective en tant qu’elles reflètent des rapports sociaux réels » (Marx, Le Capital, Ed. Sociales, t. 1, p. 88). En bref, l’idéologie c’est la vie quotidienne.

Cette définition de l’idéologie intègre ce que l’on conçoit habituellement comme idéologies en tant que problématiques intellectuelles. Même dans ce sens, l’idéologie n’est pas un leurre, un masque, un ensemble d’idées fausses. On sait bien que, dans ce sens, l’idéologie est dépendante de l’être social mais cette dépendance implique son autonomisation, c’est la puissance paradoxale des idées. La théorie de l’idéologie n’est pas une théorie de la « conscience de classe » mais une théorie de classe de la conscience. La division entre travail matériel et travail intellectuel traverse toutes les sociétés de classes et tous les individus, si l’idéologie existe toujours dans les formes de l’abstraction et de l’universel c’est de par cette division qui plaçant le travail intellectuel du côté de la classe dominante donne à ce que produit ce travail la forme de l’universel que revêt toute domination de classe. La puissance paradoxale des idées et de leur universalité, cette inversion des représentations et de leurs fondements est parallèle à l’inversion réelle qui préside à l’organisation de la production, l’exploitation de la classe des producteurs entraîne que la production de la vie matérielle est réellement inversée, à l’intérieur d’elle-même, dans la production même de la vie matérielle. S’il est exact que « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience », il n’en est pas moins vrai que c’est la vie qui « fait croire » que c’est la conscience. Les représentations bourgeoises sont des idéologies, et des idéologies tout à fait fonctionnelles et elles deviennent des institutions tout à fait réelles. La justice, le droit, la liberté, l’égalité sont des idéologies, mais lourdement matérielles quand on se retrouve devant un tribunal, en prison ou dans un bureau de vote. La bourgeoisie, dit le Manifeste, a façonné un monde à son image, mais l’image est alors la chose : la production d’idéologie est partie prenante de la production et des conditions de la vie matérielle. Les représentations ne sont pas un doublet plus ou moins inadéquat de la réalité mais des instances actives de cette réalité qui en assurent la reproduction et en permettent la transformation.

L’idéologie circule partout dans la société, elle n’est pas l’apanage de quelques activités spécialisées « haut de gamme ». Le rapport de la classe exploitée au procès de production est lui aussi de nature idéologique, ce rapport ne pouvant être identique à celui de la classe dominante, il semble au premier abord que nous ayons affaire à l’affrontement de deux idéologies. Au premier abord cela est vrai. Cette « seconde » idéologie est critique, subversive même, mais seulement dans la mesure où elle est le langage de la revendication, de la critique et de l’affirmation de cette classe dans le miroir que lui tend la classe dominante.

L’idéologie est toujours l’idéologie de la classe dominante parce que l’intérêt particulier de la classe dominante est le seul intérêt particulier à pouvoir objectivement se produire comme universel.

En ce sens l’idéologie n’est pas tant un reflet déformé dans la conscience de la réalité, mais un ensemble de solutions pratiques résolvant en la justifiant et l’entérinant cette séparation de la réalité en objet et en sujet (cf. Marx, première thèse sur Feuerbach citée plus haut). Les représentations idéologiques sont efficaces parce qu’elles renvoient aux individus une image vraisemblable et une explication crédible de ce qu’ils sont et de ce qu’ils vivent et sont constitutives de la réalité de leurs luttes.

en gras des points importants que je partage. Par contre, long différent avec Théorie Communiste, qui n'a d'ailleurs pas toujours été cohérent avec sa conception de l'idéologie. Ce passage me gêne : « Cette « seconde » idéologie est critique, subversive même, mais seulement dans la mesure où elle est le langage de la revendication, de la critique et de l’affirmation de cette classe dans le miroir que lui tend la classe dominante. L’idéologie est toujours l’idéologie de la classe dominante parce que l’intérêt particulier de la classe dominante est le seul intérêt particulier à pouvoir objectivement se produire comme universel.» Ainsi, dans la domination/subsomption réelle du capital, tout est absorbé, tout est idéologie dominante, à quoi bon lutter ?

à partir d'un certain point, c'est une question de définition, et TC, qui se produit comme théorie communiste universelle, a pour habitude de ne retenir que sa définition de l'idéologie, car l'idéologie c'est toujours celle des autres. En effet, que devient là-dedans la théorie, la lutte d'idées intrinsèque aux luttes entre classes, où l'on retrouve le besoin des communisateurs d'en rajouter, comme Astarian dans son texte cité plus haut : la théorie doit « comprendre qu'elle ne sert à rien », et c'est seulement pour « dissiper quelques illusions » que les théoriciens s'agitent. Mais d'où seraient-ils habilités à le faire, comme les seuls épargnés par l'idéologie dominante ?

les communisateurs sont si coupés de tout qu'ils ne produisent pas d'idées dans les luttes ou aussitôt contraires à leurs thèses. Mais ils s'imaginent au-dessus de la mêlée, et c'est de là qu'ils donnent l'impression de s'exprimer... jusqu'au moment où ils se plantent, car « le devenir idéologique de la théorie de la communisation plane sur nos têtes fragiles », et certes, fragile est la tête à TC : idéologie de l'écart au présent annonçant la communisation par un préviseur, la communisation en 2020, Obama dernier Président des USA, le moment islamique terminé avec les Printemps arabes, pas de stratégie pas de politique, il va falloir attendre etc.

et si nous sommes tous d'accord pour considérer que

« C’est bien au cœur même du mode de production capitaliste, et non hors de lui, que naissent sa critique radicale et les prémisses de son renversement ». La dimension idéologique est donc « constitutive » des enjeux de la lutte de classe. C’est pourquoi il faut sortir d’une définition figée qui réduit l’idéologie à des « énoncés mensongers pour l’ouvrir à l’analyse bien plus complexe d’une fonction et d’une pratique sociales, aveugles à leurs conditions et parfois même à leurs objectifs, mais traversées elles aussi par les contradictions de la totalité économique et sociale » Bragard/Garo, L’idéologie ou la pensée embarquée, 2009

nous nous séparons des communisateurs pour affirmer qu'

Il s’agit donc d’un champ de bataille au sein duquel l’idéologie, plus qu’une simple surface, est une force sociale intégrée à la réalité qui « façonne le réel autant qu’elle le reproduit, donnant forme aux contradictions qui le traverse et aux luttes qu’elle tente de contenir » idem

si je me sépare des choix politiques qu'en tire Isabelle Garo dans la mouvance démocrate radicale, je n'ai rien contre la vieille formule de lutte idéologique, naturellement en regardant ce qu'on y met : j'y mets ce livre...

 

4) l'idéologie comme "Structure of Feeling" ? Raymond Williams

recension "Structure of Feeling"

« Structure du sentiment désigne les différents modes de pensée émergeant à la fois dans l’histoire. Il apparaît dans l’écart entre le discours officiel des politiques et des lois, la réponse populaire au discours officiel et son appropriation dans la littérature et autres textes culturels. Williams utilise le terme "feeling" plutôt que pensée pour signaler que ce qui est en jeu ne peut pas encore être articulée sous une forme entièrement élaborée, mais doit plutôt être déduit entre les lignes. Si le terme est vague, c’est parce qu’il est utilisé pour nommer quelque chose qui peut vraiment être considéré uniquement comme une trajectoire traduit de Oxford Reference

Williams explique qu'il a hésité entre plusieurs formulations pour élaborer ce concept entre critique sociétale et culturelle*, pour lui le troisième champ oublié de la critique marxienne, avec l'économie et la politique. C'est peu de dire que nombre de marxistes le délaissent aussi, ce qui peut expliquer leur ignorance voire leur déni des apports des Cultural Studies dont Williams fut pourtant, avec un autre marxiste, Stuart Hall*, un des fondateurs. Retenons que ce concept concerne à la fois la culture et le sociétal. Il problématise celui d'hégémonie culturelle, à la suite de Gramsci

* voir forum : WILLIAMS : une longue révolution... un lien théorique essentiel entre critique marxiste de la société et critique décoloniale et STUART HALL, un théoricien incontournable : 'races' et classes' à l'origine marxienne des études post-coloniales 

« c’est en réponse à la situation quelque peu nouvelle des années 1957-59 ainsi qu’au débat suscité par Culture and Society que j’ai conçu l’idée d’écrire une troisième section – « Britain in the sixties ». Je voulais développer les positions esquissées dans la conclusion de Culture and Society, à travers une analyse générale de la culture et de la société contemporaine, c’est-à-dire de la manière dont une structure de sentiments répandue dans l’ensemble de la société s’articule à certains développements institutionnels. Le projet était plus ambitieux que Culture and Society, même si ce livre semble aujourd’hui être le abouti. Il s’agissait de réunir certaines intuitions, de les faire tenir dans un cadre unifié. C’est au cours de la recherche même que la forme finale s’est dégagée. » Raymond Williams, Une longue révolutionNew Left Review, Période

voir aussi Ideology, Raymond Williams Keywords: A Vocabulary of Culture and Society. Revised edition. New York: Oxford University Press, 1985. Pp. 153-157

pour Jean-Jacques Lecercle, angliciste et philosophe du langage, dans Lire Raymond Williams aujourd’hui in introduction à Raymond Williams, Culture et Matérialisme, Les Prairies Ordinaires, 2009

On peut, pour simplifier, formuler cette opposition sous la forme d’une corrélation : histoire plutôt que structure, sujet actif plutôt que sujet interpellé, expérience plutôt que pratique, structure of feeling plutôt qu’idéologie. Williams ne veut rien céder sur le caractère collectif de la classe (de la conscience et de l’expérience de classe), mais il y réintroduit le concept, issu de la tradition philosophique britannique d’ agency, l’action volontaire d’un sujet qui n’est pas seulement déterminé par la structure ou interpellé par l’idéologie (d’où l’insistance sur l’expérience subjective).

C’est dans le troisième concept de Williams, le concept de structure de sentiment (structure of feeling), que le paradoxe faste de Williams, ce que j’ai appelé sa contradiction, apparaît de la façon la plus éclatante. J’ai dit qu’il se rencontrait tout au long de l’œuvre (on en trouve une occurrence dans le texte sur la publicité), et d’abord à un moment où Williams s’est éloigné, sous la pression de Cambridge English, du marxisme. Ce qui m’intéresse c’est que le concept survit, et s’épanouit, durant toute la période du retour au marxisme, si bien qu’il incarne la forme spécifique du marxisme de Williams.

pour Williams, Structure of Feeling s'oppose en un certain sens à idéologie

Le concept est l’objet d’un chapitre entier de Marxism and Literature, dans lequel il trouve une forme de définition. Les sentiments en question, qui affectent la conscience du sujet et les relations dans lesquelles il s’inscrit, ne s’opposent pas à la pensée : ce sont des affects pensés et des pensées affectives, une conscience pratique, qui constituent l’expérience individuelle du sujet mais qui, en tant qu’ils sont pris dans une structure sont toujours déjà sociaux et collectifs, au moment même où ils prennent la forme de l’intériorité individuelle. Il n’y a pas d’expérience subjective qui ne soit également socialement déterminée. On aura reconnu là une forme du concept d’idéologie dans la tradition marxiste, concept que Williams rejette en ce qu’il ne tient pas suffisamment compte de l’aspect individuel, c’est-à-dire expérientiel, de la subjectivation par le langage. On opposera donc une idéologie (terme qui chez Williams représente une conception du monde) et une expérience subjective dans la série d’oppositions suivantes, qui forme corrélation : idéologie vs expérience ; social vs personnel ; passé vs présent ; fermé vs émergent ; système vs sujet.

L’intérêt de la «structure of feeling», expression qui est un oxymore, et dont l’intérêt théorique est qu’elle est un oxymore, est de dépasser dialectiquement ce système d’oppositions, de lier l’expérience personnelle et la conception collective du monde. L’idéologie est un système de croyances fixes, tournées vers le passé : là réside son caractère social et collectif (elle est le lieu de la sédimentation). La structure de sentiments consiste en sentiments et valeurs activement vécus et ressentis, elle n’est pas un objet mais un procès, pas une fixité mais une émergence, l’émergence d’une conscience qui n’est pas seulement individuelle, mais sociale. La véritable opposition se situe donc entre l’idéologie (dans le sens restreint et traditionnel où Williams entend le terme : un système de croyances) et la structure de sentiments. Elle prendra la forme d’une dernière corrélation : idéologie/structure de sentiments ; croyances/expérience ; fixe/en mouvement ; passif/actif ; rationnel/ vécu et ressenti ; systématique/émergent (objet/procès); collectif/subjectif.

on voit donc là encore qu'il s'agit d'un problème de définition, puisque selon Lecercle, Williams entend idéologie « au sens restreint et traditionnel d'un système de croyances »

L’exemple de structure de sentiments que donne Williams dans un des textes ici traduits concerne la publicité et le rôle d’« impact » que joue le slogan publicitaire, figure de style physique et guerrière qui est passée dans la langue, même celle des locuteurs qui devraient résister à ce genre de métaphore. Il ne s’agit donc pas d’une figure idéologique, même si l’appareil idéologique de la publicité avec ses structures industrielles et ses innombrables agents, que décrit le texte, est impliqué dans cette structure de sentiments (il la structure, il en représente l’aspect collectif et social). Il s’agit de l’intériorisation de l’effet de la structure idéologique sous la forme d’un langage et d’une expérience.

 

en résumé, me convient d'utiliser Structure of Feeling comme non opposé mais complémentaire à l'approche marxienne de l'idéologie rappelée en introduction à cette annexe, ce qui m'est nécessaire pour construire ma conception de VI. LA SUBJECTIVATION RÉVOLUTIONNAIRE, liens organiques, activités communistes, "utopie concrète"...

 

5) sur l'idéologie et les apories de la French-Theory, avec Gayatri Spivak

repérer dans une théorie ce qui manque et la produit comme idéologie

« Ce qui importe dans une œuvre, c'est ce qu'elle ne dit pas. Ce n'est pas la notation rapide : ce qu'elle refuse de dire, ce qui serait intéressant; et là on pourrait bâtir une méthode, avec, pour travail, , de mesurer des silences, avoués ou non. mais plutôt : ce qui est important, c'est ce qu'elle ne peut dire, parce que là se joue l'élaboration d'une parole, dans une sorte de marche au silence. » Pierre Macherey, Pour une théorie de la production littéraire, Maspero, Paris, 1966, p.107

Gayatri Spivak cite ce passage dans Les Subalternes peuvent-elles parler ? 1988, p.51, et commente : « Les idées de Macherey peuvent être prolongées dans des directions où lui-même ne s'engaerait probablement pas. Alors même qu'il écrit, prétendument à propos de la littéralité de la littérature de provenance européenne, il élabore une méthode applicable au texte social de l'impérialisme [...] »

cette méthode, c'est celle que j'ai utilisé pour repérer les apories de Théorie Communiste et montrer que sa réputation de "cohérence" ne reposait que sur la construction interne d'une totalité pleine de trous

prolonger cette méthode consiste, pour la critique, à comprendre toute théorie dans son langage et sa cohérence interne en relation au réel, et du point de vue externe de sa propre théorisation. En dernière analyse, le critère, c'est le réel concret, non le concept abstrait. Pour que la théorie soit utile à la création de liens organiques dans/avec les luttes est la distanciation théoricienne

dans le livre évoqué, Gayatri Spivak épingle sévèrement Gilles Deleuze et Michel Foucault pour leur prétention commune à s'effacer derrière le sujet dont ils parlent :

« l'un et l'autre ignorent systématiquement tant la question de l'idéologie que leur propre implication dans l'histoire intellectuelle et économique. »  p.15

« La contradiction non reconnue au sein d'une position valorise l'expérience concrète des opprimés, tout en étant si peu critique sur le rôle historique de l'intellectuel, est entretenue par un glissement verbal. Deleuze fait ainsi cette déclaration remarquable : « C'est ça, la théorie, c'est exactement comme une boîte à outils. Rien à voir avec le signifiant... » Michel Foucault, Les intellectuels et le pouvoir, p.309

Avec le même ton dédaigneux que celui employé pour rompre le lien entre la théorie et le signifiant, Deleuze affirme : « Il n'y a plus de représentation, il n'y a que de l'action, de l'action de théorie, de l'action de pratique dans des relais ou de réseaux. », Ibid p.308. Spivak p.23

et là, Spivak fait une démonstration brillante « qu’il y a en fait implicitement chez Marx et Derrida un décentrement du sujet plus radical encore », en s'appuyant sur le double sens de représentation, « "parler pour" comme en politique, et représentation comme en art ou en philosophie » en renvoyant à Marx dans le Dix-huit Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, où Marx aborde la notion de « classe » comme un concept déscriptif et transformateur d'une façon relativement complexe que ne le permettrait la distinction d'althusser entre instinct de classe et position de classe. Marx soutient ici que la définition descriptive d'une classe peut être différentielle, qu'elle peut s'attacher à sa séparation et à sa différence d'avec toutes les autres classes. » p.25

chez Foucault, elle relève la même « dénégation véhémente : « Or cette position d'arbitre, de juge, de témoin universel, est un rôle auquel je me refuse absolument ». L'une des responsabilités du critique peut être de lire et d'écrire en sorte que l'impossibilité de refuser de manière individualiste et intéressée les privilèges institutionnels du pouvoir dont le sujet est investi soit prise au sérieux. Le refus du système de signes ferme la voie à une théorie développée de l'idéologie. » ibid. p 35

difficile de trier dans l'essai de Spivak les points croisés de sa critique des intellectuels post-modernes. Ce livre est un jalon incontournable de la critique marxienne rencontrant les études subalternes, et au-delà la la contre-épistémologie décoloniale qui en héritera. Voir II.3.1. pensée décoloniale, définition et textes de références