VI.4. les liens organiques à promouvoir entre les luttes et leur théorisation : intellectuel organique ?

 

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VI.4. les liens organiques à promouvoir entre les luttes et leur théorisation : "intellectuel organique" ? 

4 novembre 10:33

je replace dans ce contexte le point I.5. de I. MÉTHODOLOGIE de la DIALECTIQUE COMPLEXE des DÉPASSEMENTS À PRODUIRE

lien organique : Gramsci parle d'intellectuel organique. Je l'utilise dans le sens plus large du lien interne entre les luttes et leur théorisation, ce qui est conséquent avec mon rejet de la posture surplombante de professeur de révolution et d'une théorie à exposer aux masses en luttes

1) lien organique vs intellectuel organique

une discussion serrée voire tendue a eu lieu sur ce thème dans le Club Médiapart, avec des universitaires voyant dans ma position une remise en cause de leur posture surplombante d'intellectuels. Naturellement, ils se revendiquaient de Gramsci... Voir Hégémonie: Gramsci, Togliatti, Laclau - par Toni Negri 27 mai 2015, traduction Segesta, alors membre du forum

recension Google lien organique, Gramsci. Pour Gramsci, le lien organique entre intellectuels et masses passe par le parti, et ne concerne pas que le parti révolutionnaire : « Le parti politique (…) fait la soudure entre les intellectuels organiques d'un type donné, le groupe dominant et les intellectuels traditionnels »

A. Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de positionTextes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, Paris La Fabrique 2011 p. 112.

« L’homme actif de la masse agit pratiquement, mais il n’a pas une claire conscience théorique de cette activité qui est la sienne, qui pourtant est une connaissance du monde dans la mesure où elle le transforme. Sa conscience théorique peut même être historiquement en contradiction avec son activité. On peut presque dire qu’il a deux consciences théoriques (ou une conscience contradictoire), l’une qui est implicite dans son activité et qui réellement l’unit à tous ceux qui travaillent avec lui dans la transformation pratique de la réalité, et l’autre qui est superficiellement explicite ou verbale, qu’il a héritée du passé et accueillie sans critique. Toutefois cette conception « verbale » n’est pas sans conséquences : elle fait le lien avec un groupe social déterminé, elle influe sur la conduite morale, sur la direction de la volonté, d’une façon plus ou moins puissante qui peut aller jusqu’au point où la nature contradictoire de la volonté ne permet plus aucune action, aucune décision, aucun choix, et produit un état de passivité morale et politique. La compréhension critique de soi-même advient par conséquent à travers une lutte entre des « hégémonies » politiques, entre des directions contradictoires, d’abord dans le champ de l’éthique, puis de la politique, pour atteindre à une élaboration supérieure de la conception propre du réel. »

on pourra lire L'intellectuel organique dans La pensée politique de Gramsci, Jean-Marie Piotte 1970, PDF intégral Classiques UCAQ p.15...

p. 17 « J'élargis beaucoup la notion d'intellectuel et je ne me limite pas à la notion courante qui ne tient compte que des grands intellectuels. » Lettere, 7 setembre 1931, p. 481 ; Lettres, p. 213

p. 24 « On pourrait mesurer le caractère « organique » des diverses couches d'intellectuels, leur liaison plus ou moins étroite avec un groupe social fondamental en établissant une échelle des fonctions et des superstructures de bas en haut (à partir de la base structurelle). »

l'auteur ajoute : « Marx, lui aussi, avait distingué les intellectuels bourgeois des capitalistes proprement dits

« Elle (la division du travail, J.-M. P.) se manifeste sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail manuel, si bien que nous aurons deux catégories d'individus à l'intérieur de cette même classe. Les uns seront les penseurs de cette classe (les idéologues qui réfléchissent et tirent leur substance principale de l'élaboration de l'illusion que cette classe se fait sur elle-même), tandis que les autres auront une attitude passive et plus réceptive en face de ces pensées et de ces illusions, parce qu'ils sont dans la réalité les membres actifs de cette classe et qu'ils ont moins le temps pour se faire des illusions et des idées sur leurs propres personnes. A l'intérieur de cette classe, cette scission peut même aboutir à une certaine opposition et à une certaine hostilité des deux parties en présence, Mais dès que survient un conflit politique où la classe tout entière est menacée, cette opposition tombe d'elle-même, tandis que l'on voit s'envoler l'illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées de la classe dominante et qu'elles auraient un pouvoir distinct du pouvoir de cette classe. » Marx Karl, L'Idéologie allemande. Paris, éd. Sociales, 1956, pp. 75-76

bref, sans insister, ceci pour souligner que Gramsci, comme Marx, n'étaient pas de ces professeurs de révolution qui ont fait toute leur carrière à l'Université bourgeoise, sans jamais interroger leur statut ni pourquoi celle-ci ne leur causait pas les ennuis qu'ont connu les grands intellectuels communistes ou anarchistes... Leur conception de l'intellectuel n'est pas celle qui est instaruré et perdure dans la division du travail intellectuel et manuel

cela dit, il n'empêche que l'on demeure dans le rôle de l'intellectuel révolutionnaire qui apporte la théorie de l'extérieur, comme chez Lénine. Il faut le souligner fortement, parce que cela perdure aujourd'hui au point que les marxistes universitaires ne parlent guère qu'entre eux, et que la plupart des revues leurs sont réservées, y compris les meilleures (de Période en France à Viewpoint aux États-Unis, en passant par Historical Materialism en Angleterre)

le mérite de Gramsci, compte tenu de ses origines sociales et depuis sa prison, aura au moins été de (se) poser la question

mais alors, qu'est-ce qui différencie mon approche, puisque je suis aussi un intellectuel, bien qu'autodidacte et n'ayant jamais étudié et encore moins enseigné à l'Université ?

 

2) comment des liens organiques peuvent-ils se créer entre les luttes auto-théorisantes et une formulation théorique par des intellectuels ?

ma réponse, ici encore, est différente de celle des théoriciens de la communisation, et pour changer je citerai Bruno Astarian dans son dernier texte, Solitude de la théorie communiste Hic Salta août 2016

Les communisateurs ne croient pas qu’il faille – ni qu’on puisse – changer la conscience des gens pour que leurs actions changent. Ce n’est pas la conscience qui dicte ce que les prolétaires font ou ne font pas, disent ou ne disent pas, mais les conditions matérielles de leur existence. Aucune propagande ne peut changer cette détermination fondamentale. On peut aller aux portes des usines en grève et distribuer des tracts disant que l’augmentation de salaire visée sera rapidement bouffée par l’augmentation des cadences et des prix, et que donc la seule solution c’est la révolution, mais on ne sera pas entendu. Aussi longtemps que les conditions matérielles sont celles de la reproduction capitaliste, les luttes prolétariennes tournent autour du marchandage de la force de travail. Inutile de chercher à intervenir de l’extérieur dans les multiples luttes quotidiennes qui se développent inévitablement et de leur proposer un discours maximaliste contre le capitalisme en général, quand la lutte considérée cherche seulement à faire plier un patron particulier. Et ce d’autant plus que le propos que la théorie tient contre le capitalisme en général est aussi, simultanément, un propos pour l’auto-négation du prolétariat. On voit mal comment un tel propos pourrait faire sens pour des prolétaires cherchant à mieux vendre leur force de travail à un capitaliste. [...]

Il apparaît donc que dans les conditions d’aujourd’hui, dans la perspective communisatrice, il ne saurait être question pour la théorie de chercher à élargir la conscience immédiate du prolétariat dans ses luttes quotidiennes par l’adjonction de bribes théoriques, historiques ou mémorielles [...] Aujourd’hui, une telle démarche ne peut être entreprise sans de grandes illusions sur ce qu’est devenu le rapport prolétariat/capital, ainsi que sur l’extrême distance qui se trouve entre la conscience immédiate des luttes quotidiennes et les abstractions nécessaires à la théorie de la communisation.

d'un côté je souscris à ces principes, d'un autre je pense qu'ils sont excessivement mis en œuvres, sans doute en relation à l'héritage d'ultragauche accentué par le théoricisme du courant de la communisation, qui ne se sera fait (un peu) connaître que 25 à 30 ans après ses premiers textes, au milieu des années 1970. Théorie Communiste, pour en sortir, n'a fait que retomber dans l'ornière d'une propagande par des "activistes", rien d'autre que des militants, par ailleurs critiqués pour leur objectivisme et leur subjectivisme

à propos de ce texte, j'ai fait quelques remarques fin septembre ici, et justement montré qu'Astarian avait un problème de méthodologie et de dialectique

comment les luttes pourraient-elles produire leur dépassement sans exister telles qu'elles ?

le problème est dans la compréhension théorique qu'on en a. D
ans la suite du texte, et les sous-titres sont frappants à cet égard, rien qui ne s'ouvre, ou puisse s'ouvrir. Le ton de l'ensemble est d'une morbidité à désespérer tout.e prolo.te de se battre, sous peine de se voir taxé.e, par Astarian ou Dauvé, soit de contre-révolutionnaire, soit d'immédiatiste; morbidité qui me fait reprendre la citation que j'avais placée au début de ce sujet

« Et pourtant un si grand nombre d'entre vous ne vivent pas dans ce monde. Vous vous contentez de lui rendre visite et vous choisissez, à la place, de vivre dans un monde de mots, de théories. Vous êtes coincés, prisonniers de votre langage, otages de votre obsession de comprendre. Les théories mènent votre monde, et elles vont le détruire.» James Sallis, 'Le tueur se meurt' Rivages/Thriller 2013 p. 192

je partage la nécessité d'ôter les illusions aux "immédiatistes", y compris quand ils s'emparent de la théorie de la communisation, et Astarian s'y attelle un peu comme Gilles Dauvé, à distance, quand TC reste empêtré dans un bras de fer avec des adeptes en rupture parce qu'ils se sentent à tort ou à raison désavoués dans leurs volonté de ne pas rester l'arme au pied, et je les comprends aussi

définissant des activités communistes à mener dans les luttes sur la base d'une théorisation partant d'elle, je ne fais que prolonger l'esprit du Manifeste de 1847, et dieu sait que Marx était loin d'approuver tout ce que faisaient alors les communistes, parfois en son nom, malgré tous mes désaccords notamment sur la question raciale (tous ne sont pas comme ça...)

il y a donc moyen, certes limité, d'intervenir, pour utliser le mot qui fâche, sans que cela relève d'une activité extérieure, ne serait-ce que parce qu'à la différence de cette génération de théoriciens vivant sans souci matériel (moi aussi), ces jeunes peuvent partir de ce qu'ils sont le plus souvent, des intellectuels précaires, de couches moyennes peut-être mais prolétarisées. Il est donc difficile de parler d'intervention extérieure, et pour reprendre Gramsci, cela « élargit beaucoup la notion d'intellectuel »

je reviendrai ailleurs sur ce que j'entends par activités communistes

sur le parti comme intellectuel organique

une dernière remarque. C'est le parti lui-même qui était considéré, ou du moins présenté, comme un intellectuel organique, au PCF même du temps que j'y militais dans les années 70. C'est cocasse vu le grand cas qu'il en faisait, de ses intellectuels... mais une chose est certaine, c'est que le caractère de masse de ce parti permettait à des camarades de toutes origines sociales de se rencontrer, à des prolétaires de discuter avec des intellectuels et parfois de le devenir eux-mêmes. C'est quelque chose que je n'ai jamais connu depuis, et pas remarqué dans les discussions du milieu de la communisation (Meeting, Summermeeting...) où les prolétaires se distinguent par leur absence, de même au demeurant que les "racisés". Je comprends donc que ses théoriciens aient un peu de mal à concevoir ce que cela peut être dans un contexte de luttes où, pour ce que j'en sais, ils participent effectivement "comme les autres" mais en observateurs, la plupart ne se préoccupant pas trop de les pousser à leurs limites, et quand certains le font (Léon de Mattis), on retombe dans la propagande, la théorie guide de la pratique, etc.

cette expérience me porte à penser que promouvoir un lien organique entre les luttes et leur théorisation devient plus facile quand les luttes le permettent, et ici, je suis bien obligé de reconnaître que nous n'en sommes pas là

je laisse le dernier mot à Bruno Astarian :

Ce n’est pas que les prolétaires accéderont aux vérités de la conscience théorique dans le langage de la théorie, ni qu’ils souhaiteront le faire. Mais leur activité aura une conscience immédiate conforme à leur lutte, conforme à la prise de possession d’éléments du capital (remise en cause de la contrainte au travail résultant du monopole des capitalistes sur les moyens de vie), conforme à la nature interindividuelle du rapport social insurrectionnel (remise en cause de l’individu contingent, démassification). De façon générale, l’activité de crise dévoilera tout le fétichisme du capital, que la conscience immédiate actuelle exprime si spontanément. Elle « saura » de par son contenu et non pas grâce à la théorie, que le mode de production capitaliste n’a rien de naturel, que l’échange de la force de travail n’est pas une fatalité éternelle, qu’on peut produire sans travailler, que la marchandise, l’échange, la valeur ne sont pas les formes nécessaires de toute éternité à la survie de l’espèce, que les séparations dont notre vie est faite sont un facteur de l’exploitation des prolétaires. [...]

Si la communisation doit avoir lieu, elle se fera donc aux dépens de la théorie, en dépassant la séparation entre conscience immédiate et conscience théorique. Dans le mouvement même où le processus de communisation de la société se développe, l’abolition de toutes les séparations réconciliera pensée et action, supprimera la distance entre la conscience des actions ici et maintenant et celle de leur portée générale dans le temps et dans l’espace. Les insurgés verront de plus en plus clairement la signification générale et l’enjeu de leur luttes pratiques, à la mesure où ils aboliront tout pouvoir et toute économie. Dans ce processus, la théorie communiste disparaîtra en raison de l’inutilité des abstractions qui la constituent.

on ne saurait mieux traduire le titre de mon sujet, Théoricisme : on ne peut réaliser la théorie sans la supprimer, mais je n'en démords pas, il existe de la marge entre chercher aujourd'hui l'annonce de formes révolutionnaires qui viendront ou pas, et la nécessité quoi qu'il en soit d'intervenir en communiste dans la lutte des classes telle qu'elle se présente aujourd'hui