I.3. Dépassements à produire

 

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I.3. Dépassements à produire 

3 novembre 06:37

1) le concept de dépassement à produire a dans ma théorisation une double genèse :

- la critique des identités de classe, genre, race, nations, religions... d'individus du capital et les identités militantes', qui aboutira en 2014 au texte annexé

- le concept de dépassement produit forgé par TC (Théorie communiste) à partir de la logique marxienne de dépassement d'une contradiction, elle-même héritant de l'Aufhebung hégelien dont TC fait la critique. Ce concept est central chez TC. Il est défini dans la présentation de ce goupe théorique : Qui sommes-nous ?. On y voit résumée la cohérence conceptuelle entre implication réciproque, contradiction entre classes comme dynamique du capital et in fine révolution/communisation comme dépassement produit. Extraits :

La question théorique centrale devient alors : comment le prolétariat agissant strictement en tant que classe de ce mode de production, dans sa contradiction avec le capital à l’intérieur du mode de production capitaliste, peut-il abolir les classes, donc lui-même, c’est-à-dire produire le communisme ? Une réponse à cette question qui se réfèrerait à une quelconque humanité sous le prolétaire ou activité humaine sous le travail, non seulement s’enferme dans une marmelade philosophique, mais encore en revient toujours à considérer que la lutte de classe du prolétariat ne peut produire son dépassement que dans la mesure où elle exprimerait déjà quelque chose qui l’excède et s’affirme (ce que l’on retrouve jusque dans les formalisations théoriques actuelles du "mouvement d’action directe"). On a remplacé le " pue-la-sueur "par l’Homme, mais on n’a pas changé la problèmatique qui reste celle de "l’Aufhebung".

C’est à partir de là que nous avons entrepris un travail de redéfinition théorique de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Il fallait dans un premier temps redéfinir la contradiction de telle sorte qu’elle fut simultanément contradiction portant le communisme comme sa résolution, et contradiction reproductrice et dynamique du capital. Il fallait produire l’identité du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste et classe révolutionnaire, ce qui impliquait de ne plus concevoir cette "révolutionnarité" comme une nature de la classe se modulant, disparaissant, renaissant, selon les circonstances et les conditions. Cette contradiction c’est l’exploitation. Avec l’exploitation comme contradiction entre les classes nous tenions leur particularisation comme particularisation de la communauté, donc comme étant simultanément leur implication réciproque. [...]

La révolution est à partir de ce cycle de luttes un dépassement produit par celui-ci. Il ne peut y avoir transcroissance des luttes actuelles à la révolution pour la simple raison que celle-ci est abolition des classes. Ce dépassement c’est le moment où, dans la lutte des classes, l’appartenance de classe devient elle-même une contrainte extérieure imposée par le capital, c’est un procès contradictoire interne au mode de production capitaliste.

dans cet extrait, il est question de « l’identité du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste et classe révolutionnaire », ce qui justifie mon affirmation en annexe : l'auto-abolition du prolétariat est la forme essentielle du dépassement à produire de l'identité prolétarienne. On peut considérer que c'est le modèle de tous les autres dépassements, et c'est en quoi mon concept de dépassement à produire hérite de celui de dépassement produit forgé par Théorie communiste

 

2) dépassement produit vs dépassement à produire, et conjoncture, discussion avec Théorie communiste

Roland Simon m'écrit en novembre 2015 :

Il se pourrait que le concept de conjoncture indique comment tenir « systématiquement » d’un côté la disparition du « sens de l’histoire », de la dialectique de l’histoire, et, de l’autre, la compréhension du cours du capital et de la lutte des classes comme une « tension à l’abolition de sa règle ». La conjoncture dit qu’il n’y a pas de dialectique du dépassement, ce n’est plus une loi : la révolution dans son processus est un retournement contre ce qui l’a produite (cf. Tel Quel, TC 24). [...]

Avec le concept de conjoncture, il ne s’agit pas d’introduire une précision, un complément dans la définition de la révolution comme communisation, il s’agit d’un renouvellement, une réorganisation du concept comme production et appropriation pensées d’un processus concret, empirique. Plus encore, il s’agit d’une appréhension du cours de la lutte de classe (c’est au présent que nous parlons de communisation). Ce concept est un outil d’analyse des luttes dans toute leur richesse, leur diversité de niveaux qui s’entrecroisent. Mais c’est aussi la fin de tout lien nécessaire entre la lutte de classe et le communisme, la nécessité ne fraye pas sa voie au travers des contingences. Il n’y a plus de raison dans l’histoire.[...]

J’en suis à me demander si dire que la contradiction contient son dépassement (même « dépassement produit ») est possible sans introduire dans la contradiction une téléologie, c’est-à-dire sans faire des particuliers des autodéterminations du tout. « Dépassement à produire » dans la formulation paraît dépasser la question, mais pose toutes sortes de problèmes redoutables.

Tout ce que contient (développe – dialectique du concept -) une contradiction ce ne serait que la remise en cause (de par les contradictions de ses particularités) du tout dont elle est la contradiction et non son dépassement (on a spontanément tendance à identifier les deux, c’est dans la distinction que pourrait jouer le « à produire »). Là on est en plein dans le concept de conjoncture. Il faut alors se différencier d’Althusser pour qui  les lois de la reproduction d’une structure (d’un mode de production) ne sont pas celles de son dépassement (d’où le Parti et le génial Lénine qui sait sauter sur l’occasion). Althusser a raison et a tort. Il a, en logique formelle, raison (quelque chose ne peut être et être sa négation – Aristote et Coletti), il a tort en ce que la remise en cause n’est pas sans contenu (abolition des classes dans l’appartenance de classe) et qu’elle est la crise de l’autoprésupposition (précisément de la logique de reproduction). Cette crise de l’autoprésupposition est la crise de la hiérarchie des instances par la quelle le système existe et se reproduit. Et là on peut retrouver le dépassement des identités construites.

en parlant, à propos de dépassement produit, il a bien conscience du risque d'« introduire une téléologie », un déterminisme, ce que j'ai souligné en 2012 dans pour en finir avec mon communisme-théorique, texte qui signifiant ma rupture franche prolongeant mon refus de participer en 2010 à SIC, revue internationale pour la communisation. Le manque de communisme est comblé par une foi en la venue de la révolution, qu'il s'agit d'annoncer en observant les écarts, etc. On est dans l'idéalisme, la supériorité du concept sur le réel, autrement dit un retour à la philosophie d'avant la 11ème sur Feuerbach de Marx en 1845. Voir de ce point de vue THÉORICISME : on ne peut réaliser la théorie sans la supprimer

le plus intéressant est que pour RS, « on est en plein dans le concept de conjoncture » et là, et ici ma critique du concept de conjoncture en 2012 était à revoir. sur ce concept : La conjoncture : un concept nécessaire à la théorie de la communisation Roland Simon, Sic n°2, avril 2013

 

3) les dépassements à produire des identités. Revenons à nos moutons, 22 janvier 2016 :

les reformulations auxquelles m'ont permis d'aboutir les "conversations" avec Corinne Cerise ont j'espère commencé d'éclairer ce qui est un des concepts les plus essentiels à la compréhension de la théorisation en cours, les dépassements à produire d'identités de luttes auto-théorisantes, et l'on a vu qu'ils engagent de façon articulée toutes les catégories du forum structurées comme autant "de points de vue" et parties de la totalité :

- identité prolétarienne avec la contradiction de classe,
- identité de genre, assignation à un sexe social,
- identité de race, assignation à n'être que sa couleur de peau, son origine ethnique ou religieuse (sauf pour les Blancs ?)
- identité citoyenne liée à l'État-nation et territoire,
- identité de croyant de toutes fois religieuses, athéistes, laïcistes, idéologiques ou théoriques,
- identité d'individu égo-gérant son individualisme produit par les rapports sociaux capitalistes,
- identité de militant d'un parti, d'une organisation ou d'un groupe, produisant leurs communautarismes sectaires,
- identité d'être humain face à la nature et le séparant d'elle,
- identité de l'artiste saisissant sa créativité poétique comme génie propre dont serait dépourvu le commun des mortels...

nous pouvons y revenir en avançant à partir du lien établi entre dépassements à produire et subjectivation révolutionnaire -> identité révolutionnaire -> sujet révolutionnaire => classe révolutionnaire dans IDENTITÉ COMMUNISTE... 22 janvier 0:33

en effet, concernant l'identité communiste, le raisonnement a accompli une révolution,- au sens de cycle ou plutôt de "spirale dialectique" -, de ma critique de l'identité communiste il y a une quinzaine d'années sur la base de mon expérience de militant de parti au PCF, rejoignant la critique du militantisme par les théoriciens de la communisation non immunisés du sectarisme identitaire de groupe, de réseau ou de communauté d'affinités théoriques et idéologiques; "négation de négation" de l'identité communiste permettant de réinvestir le combat émancipateur en militant communiste

cet exemple nous montre que ce type de dépassement peut être produit par la pensée, de façon abstraite et conceptuelle, mais néanmoins avec de telles implications psychologiques quant au rapport à soi - je m'auto-nomme, j'ose, "militant communiste" -, qu'elles ont un effet performatif

4) le dépassement à produire de l'identité prolétarienne

ultime débouché théorique de cette discussion donc, nous voyons que le dépassement à produire de l'identité prolétarienne ne peut se formuler en dépassement d'identité de classe, parce que l'identité de classe, nous le réservons à l'identité révolutionnaire, autrement dit à l'identité communiste, et c'est ainsi que nous pouvons avancer ce résultat :

dans le moment de la conjoncture révolutionnaire nommée communisation, ne se fait pas à titre prolétarien, ni à titre humain, mais à titre communiste, et « l'activité de crise du prolétariat » (Bruno Astarian) est celle d'un ensemble d'individus qui se sont auto-sujectivés et constitués en classe révolutionnaire, que nous avons choisi de nommer communiste...

on pourrait développer la relation entre le concept de « conjoncture » élaboré par Roland Simon et Théorie Communiste, à partir de la production d'une conjonction de dépassements alors produits comme « défaisance » de rapports sociaux dans le capitalisme, désobjectivation et désubjectivation sur toutes ces lignes d'identitification/réification : « La réification (du latin res, chose) consiste à transformer ou à transposer une abstraction en un objet concret, à appréhender un concept comme une chose concrète. Le terme est aussi employé à propos des personnes vivantes. » Wikipédia, mais ce n'est pas mon propos ici, et je crains que de le faire nous ramène en arrière, à quelque chose de bien trop abstrait, général et conceptualiste

c'est pourquoi à la question de Corinne plus haut, j'ajoutais :
 
si on le pose de façon générale, on répond avec le concept de conjoncture de R.S, "défaisance" des rapports sociaux quotidiens habituels, du jour au lendemain plus personne n'est le même que la veille, je est un autre et des autres. Pour moi, cela ne suppose pas un "achèvement de la prolétarisation des classes moyennes ou paysannes" dans la mesure ou dans l'activité de crise du prolétariat, on ne peut plus, le travail étant suspendu, parler concrètement d'implication réciproque capital-prolétariat fondée sur le rapport d'exploitation : ce modèle est une vue de l'esprit pour satisfaire l'esthétisme conceptuel de TC
les inconvénients majeurs de "dépassement produit" sont d'abord qu'il met tout sur le dos du prolétariat, et que malgré la dialectique de "limites", "dynamique" et "écarts", le sujet révolutionnaire est jusqu'au bout le prolétariat, sans éviter un certain automatisme

l'inconvénient lié du concept de "conjoncture" est qu'en lui-même il n'a pas de contenu, ou sur la seule ligne prolétarienne jusqu'au bout, toutes les contradictions s'y rejoignant en entonnoir dans la "défaisance" des rapports sociaux capitalistes

au total, on ne sait toujours pas davantage ce qui se passe entre le moment présent et la conjoncture révolutionnaire. La modélisation s'est enrichie d'un concept général, mais sans plus de réponse à la question à laquelle tout se ramènerait selon TC : « Comment une classe, agissant strictement en tant que classe de ce mode de production, dans sa contradiction avec le capital à l'intérieur du mode de production capitaliste, peut-il abolir le capital, donc les classes, donc lui-même, c'est-à-dire produire le communisme ? » [on voit par ailleurs qu'ici le communisme est un état, non le mouvement...]

et comme on ne le sait pas, on ne peut qu'attendre la fin : l'attentisme est logique dans cette théorie
 

5) une conception dialectique qui hérite du marxisme afro-américain (WEB Dubois) et de Franz Fanon

la Négritude comme moment faible dialectique (Jean-Paul Sartre) et sa critique concrète au présent par Franz Fanon
 
à propos de Négritude et des trois moments dialectiques que je décrivais dans dépasser les identités de classe, genre, race... d'individus en juin 14, je découvre dans Franz Fanon, Peau Noire, Masques Blancs 5. L'expérience vécue du noir 1952, un texte de Jean-Paul Sartre (dont Fanon s'inspire de Réflexions sur la question juive 1946, mais qu'il critique sur 'la question nègre'), extrait de Orphée Noir, Préface à l'Anthologie de la poésie nègre et malgache, 1948

[le texte peut être lu entièrement
ICI]

je recopie ce passage parce qu'il explique ces moments tout en établissant une comparaison entre classe et race, dont Fanon critique le déterminisme dialectique, ce qui ne sera pas sans rappeler quelque chose aux amateurs de théorie de la communisation... Je souligne


Franz Fanon

Ainsi, à mon irrationnel, on opposait le rationnel. À mon rationnel, le « véritable rationnel ». À tous les coups, je jouais perdant. J’expérimentai mon hérédité. Je fis un bilan complet de ma maladie. Je voulais être typiquement nègre, — ce n’était plus possible. Je voulais être blanc, — il valait mieux en rire. Et quand j’essayais, sur le plan de l’idée et de l’activité intellectuelle, de revendiquer ma négritude, on me l’arrachait. On me démontrait que ma démarche n’était qu’un terme dans la dialectique :

Mais il y a plus grave : le nègre, nous l'avons dit, se crée un racisme antiraciste. Il ne souhaite nullement dominer le monde : il veut l'abolition des privilèges ethniques d'où qu'ils viennent; il affirme sa solidarité avec les opprimés de toute couleur. Du coup la notion subjective, existentielle, ethnique de négritude « passe », comme dit Hegel, dans celle  - objective, positive, exacte - de prolétariat.

Pour Césaire, dit Senghor, le « Blanc » symbolise le capital. Comme le nègre le travail... À travers les hommes à peau noire de sa race, c'est la lutte du prolétariat mondial qu'il chante. C'est facile à dire, moins facile à penser. Et, sans doute, ce n'est pas par hasard que les chantres les plus ardents de la négritude sont en même temps des militants marxistes.

Mais cela n'empêche que la notion de race ne se recoupe pas avec celle de classe : celle-là est concrète et particulière, celle-ci universelle et abstraite; l'une ressortit à ce que Jaspers nomme compréhension et l'autre à l'intellection; la première est le produit d'un syncrétisme psycho-biologique et l'autre est une construction méthodique à partir vde l'expérience.

En fait, la négritude apparaît comme le temps faible d'une progression dialectique : l'affirmation théorique et pratique de la suprématie du Blanc est la thèse; la position de la négritude comme valeur antithétique est le moment de la négativité. Mais ce moment négatif n'a pas de suffisance par lui-même et les Noirs qui en usent le savent fort bien; ils savent qu'il vise à préparer la synthèse ou réalisation de l'humain dans une société sans races. Ainsi la Négritude est pour se détruire, elle est passage et non aboutissement, moyen et non fin dernière.

Quand je lus cette page, je sentis qu’on me volait ma dernière chance. Je déclarai à mes amis : « La génération des jeunes poètes noirs vient de recevoir un coup qui ne pardonne pas. » On avait fait appel à un ami des peuples de couleur, et cet ami n’avait rien trouvé de mieux que montrer la relativité de leur action. Pour une fois, cet hégélien-né avait oublié que la conscience a besoin de se perdre dans la nuit de l’absolu, seule condition pour parvenir à la conscience de soi. Contre le rationalisme, il rappelait le côté négatif, mais en oubliant que cette négativité tire sa valeur d’une absoluité quasi substantielle. La conscience engagée dans l’expérience ignore, doit ignorer les essences et les déterminations de son être.

Orphée Noir est une date dans l’intellectualisation de l’exister noir. Et l’erreur de Sartre a été non seulement de vouloir aller à la source de la source, mais en quelque façon de tarir cette source

Sartre :

La source de la Poésie tarira-t-elle ? Ou bien le grand fleuve noir colorera-t-il malgré tout la mer dans laquelle il se jette ? Il n’importe : à chaque époque sa poésie ; à chaque époque, les circonstances de l’histoire élisent une nation, une race, une classe pour reprendre le flambeau, en créant des situations qui ne peuvent s’exprimer ou se dépasser que par la Poésie ; et tantôt l’élan poétique coïncide avec l’élan révolutionnaire et tantôt ils divergent. Saluons aujourd’hui la chance historique qui permettra aux Noirs de pousser « d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées » (Césaire)

Et voilà, ce n’est pas moi qui me crée un sens, mais c’est le sens qui était là, pré-existant, m’attendant. Ce n’est pas avec ma misère de mauvais nègre, mes dents de mauvais nègre, ma faim de mauvais nègre, que je modèle un flambeau pour y foutre le feu afin d’incendier ce monde, mais c’est le flambeau qui était là, attendant cette chance historique.

En termes de conscience, la conscience noire se donne comme densité absolue, comme pleine d’elle-même, étape préexistante à toute fente, à toute abolition de soi par le désir. Jean-Paul Sartre, dans cette étude, a détruit l’enthousiasme noir. Contre le devenir historique, il y avait à opposer l’imprévisibilité. J’avais besoin de me perdre dans la négritude absolument. Peut-être qu’un jour, au sein de ce romantisme malheureux...

En tout cas j’avais besoin d’ignorer. Cette lutte, cette redescente devaient revêtir un aspect achevé. Rien de plus désagréable que cette phrase :
« Tu changeras, mon petit ; quand j’étais jeune, moi aussi... tu verras, tout passe. »

La dialectique qui introduit la nécessité au point d’appui de ma liberté m’expulse de moi-même. Elle rompt ma position irréfléchie. Toujours en termes de conscience, la conscience noire est immanente à elle-même. Je ne suis pas une potentialité de quelque chose, je suis pleinement ce que je suis. Je n’ai pas à rechercher l’universel. En mon sein nulle probabilité ne prend place. Ma conscience nègre ne se donne pas comme manque. Elle est. Elle est adhérente à elle-même. [...]

on relèvera la double parenté de mon concept de dépassement à produire d'une identité sur la base de cette identité

- avec le point de vue de Sartre comme moment dialectique à dépasser (négation de la négation, classique hégélien)
- avec celui de Fanon dans son entière détermination au présent d'une lutte sur cette base comme moment actuel de la lutte de classe

le schéma dialectique Sartrien s'apparente davantage au schéma técéiste, mais reconnaît au moins à la Négritude, autrement dit à un combat 'identitaire' sur la base de l'oppression raciale, une articulation avec la contradiction de classe, ce que lui dénie la théorie de la communisation

mais la critique [de Sartre] par Fanon nous remet de plein pied au présent de cette lutte sans préjuger de sa fin dans la révolution prolétarienne

on retrouve donc doublement la logique stratégique du PIR, telle qu'exposée par Houria Bouteldja en tant qu'indigène (ou non-blanche) (
ICI), et la posture que j'adopte en tant que militant communiste décolonial mais blanc

suit dans le forum un exemple de cette dialectique des dépassements produits « sur une base d'identité raciale d'esclavagisés, dans le prolongement de la critique de Sartre et de la dialectique de Hegel par Fanon à la suite de WEB Dubois », auquel je fais allusion dans le texte annexé sur le dépassement des identités de juin 2014 (25 janvier 2016 ici)
 

6) avec Henri Lefebvre, théoricien de la dialectique

j'essaye de multiplier les références, de sorte que l'on puisse bien comprendre ce que j'entends pas «dépassements à produire ». Après l'avoir élaborer pour moi-même, je tente d'en faire un exposé plus "didactique" et plus concret

rappelons qu'Henri Lefebvre a publié en 1947 Logique formelle, Logique dialectique, livre qui, dans les années 1980, m'a aidé à sortir tant du matérialisme dialectique du marxisme "orthodoxe" que des constructions mécanicistes de Lucien Sève dans Introduction à la philosophie marxiste (1980)

naturellement, on ne va pas trouver chez des auteurs des années 50 à 70 une formulation théorique dans les termes où je la propose aujourd'hui, mais cela n'empêche pas de reparcourir le chemin des théories qui nous conduit à cette proposition. On s'aperçoit alors qu'il est loin d'être un sentier perdu, mais qu'on en retrouve plusieurs pistes, souvent croisées, entre théoriciens du post-colonialisme puis des décolonialités et penseurs héritant de Marx (voir 
Bibliographie sélective
)

voici l'une de ces présentations plus théoriques du problème, par le fin et clair dialecticien du concret qu'était Henri Lefebvre, avec un extrait de
particularités et différences, extrait de la deuxième partie Les discontinuités 3. La différence, p. 109 à 122,

3. La différence

p. 109
Ce concept et son corrélatif, le droit à la différence, trouvèrent leur formulation théorique aux environs de 1968. Bien entendu, avant cette formulation, il y eut une pratique, des aspirations et des revendications, des essais d'élaboration rationnelle. Aux alentours de cette date la pensée théorique parvint à la différence par plus chemins convergents [Lefebvre développe la voie scientifique, la voie philosophique, la voie méthodologique, la voie revendicative]

p110
Du côté des mouvements féministes, la théorie de la différence essayait d'ouvrir une voie entre deux fréquantes erreurs, l'une qui considérait « les femmes » comme un groupe particulier et même comme une classe incarnant une essence, la féminité - et l'autre qui poussait « les femmes » à ressembler aux hommes, à affecter des comportements virils. La voie ouverte par la théorie différentielle aboutit à demander un statut pour les femmes, comme pour les régions et les pays concernés : la différence dans l'égalité.

Il va de soi que cette égalité dans la différence se conçoit pas seulement à l'échelle de l'individu ou du groupe, mais à l'échelle mondiale, entre les peuples et les nations. Ce qui transforme de fond en comble le vieux concept démocratique de l'égalité en le soustrayant à l'égalitarisme et à l'équivalence générale, en restituant le qualitatif. [...] On sortirait ainsi des sempiternels questionnements abstraits et des controverses non moins abstraites sur la démocratie, le socialisme et l'humanisme.

p. 111
La même formulation conceptuelle et théorique a un autre sens et un autre but, indissociable de celui qui vient d'être énoncé : assouplir et élargir la pensée marxiste.
Chez Marx, mais encore plus nettement chez la plupart de ses successeurs, la pensée se réduit à la réflexion sur le réel économique et politique, sur le travail et les travailleurs, considérés comme du « réel ». C'est ainsi que cette pensée est devenue sèche et scolastique.

Elle a pris et conserve une allure homogénéisante en ne considérant qu'une réalité uniforme. Cette réflexion ne se méfie pas de l'équivalence; cela malgré les appels à la dialectique ainsi qu'au devenir - et malgré les efforts de réintégration des réalités nationales et des spécificités historiques.

Méfiance injustifiée ? Malentendu ? Incompréhension ou incapacité de se mettre à l'écoute du monde ? La recherche et l'analyse « différentialiste » n'ont guère trouvé d'écho ni chez les marxistes officiels ni chez les autres. Sans doute ne veulent-ils pas s'aventurer sur des terrains difficiles. Voici le point théoriquement crucial. Les thèses sur les différences ne peuvent se séparer de conceptions théoriques sur le rapport des particularités aux différences, et sur le passage des premières aux secondes.

Les particularités se définissent par la nature et par le rapport à cette nature de l'être humain (social) . Elles consistent en « réalités » biologiques et psychologiques, données et déterminées : ethnies, sexes, âges. Naître blanc ou noir, petit ou grand, avec des yeux bleus ou sombres, c'est une particularité. De même, naître en Afrique ou en Asie.

Quant aux différences, elles ne se définissent que socialement, c'est-à-dire dans les rapports spécifiquement sociaux. A l'inverse de la particularité, la différence ne s'isole pas; elle prend lieu et place dans un ensemble.

Les particularités s'affrontent dans les luttes qui traversent l'histoire et qui sont simultanément des luttes d'ethnies, de peuples, de classes ou de fractions de classes. C'est au cours de ces luttes que des particularités naissent des différences : et une certaine conscience des autres à travers les rapports conflictuels - comportant dès lors des valeurs comparativement acceptées. Les particularités spontanées et naturelles ne disparaissent pas purement et simplement. Modifiées, transformées au cous des confrontations, elles s'intègrent à ces différences, que l'on ne peut pas dire uniquement culturelles. [ou alors au sens plus large de Raymond Williams et des Cultural Studies...]

La victoire d'un particularisme abolit la différence et lui substitue un retour au naturel, à l'originel, affirmés, valorisés comme tels [c'est le mauvais côté du "communautarisme identitaire", le seul que certains s'évertuent à voir dans les mouvements décoloniaux, par exemple Roland Simon, de Théorie Communiste, en les nommant « entrepreneurs en racialisation » : après avoir fait de la mousse dialectique pendant 45 ans, le savant de Marseille a glissé sur la pente savonnée de ses contradictions]

 

7) une conception différente de la dialectique 20 avril 2016

il ne s'agit pas de revenir à la revendication du « droit à la différence », mais comme le suggère Henri Lefebvre, de considérer le caractère dialectique du rapport entre particularités et différences, c'est-à-dire son caractère conflictuel, sans préjuger de son aboutissement de façon déterministe, au nom de la contradiction principale, économique et sociale, de l'exploitation, car à ce jeu là, on aboutit en pur "révolutionnaire" à ne plus voir aujourd'hui qu'une « une pétrification partielle de la lutte des classes, accolée à une pétrification similaire de la crise économique.» Endnotes3/4

comme dit Lefebvre « cette pensée est devenue sèche et scolastique.» La "pétrification" s'est emparée du théoricisme, par son absence de lien organique avec les masses en luttes qui font le mouvement de l'Histoire, pas celle qu'écrivent les historiens eurocentristes

relisant ce qu'écrit Roland Simon plus haut, il est manifeste que nous n'avons pas la même conception de la dialectique, ni la même méthodologie dialectique complexe, ce que j'ai souvent développé de façon plus théorique, alors qu'ici nous en avons une exemplarité de pratique théorique. cela est évident quand R.S. affirme : « La conjoncture dit qu’il n’y a pas de dialectique du dépassement, ce n’est plus une loi... ». N'ayant jamais fait de la dialectique une loi, ma compréhension de conjoncture, du point de vue dialectique complexe, sort apparemment de celle de R.S. et de ses tourments avec Althusser et sa structure, du fait même que la dialectique de TC est structuraliste

« Dépassement à produire » dans la formulation paraît dépasser la question, mais pose toutes sortes de problèmes redoutables. » Même chose, et j'avais déjà ironisé sur ce point, comprenant le désarroi auquel est confronté R.S. avec son corpus sur les mains. Dans la manière dont j'ai construit "dépassement à produire" par des "luttes auto-théorisantes", je n'ai pas ce problème théorique, parce qu'il ne se pose pas en dehors des luttes, et ceci quel que soit leur contenu, autrement dit la conjoncture du moment

c'est ici que l'échange avec Corinne est intéressant, parce que conjoncture et luttes auto-théorisantes ne sont plus chargées d'un contenu communiste a priori, c'est simplement le cours de l'histoire au présent, et nous avons évacué là tout risque de téléologisme dont parle R.S : « J’en suis à me demander si dire que la contradiction contient son dépassement (même « dépassement produit ») est possible sans introduire dans la contradiction une téléologie, c’est-à-dire sans faire des particuliers des autodéterminations du tout. »

 
8) 'dépassements produits' dans les formes de luttes
nouvelle remarque méthodologique

si je retiens de Théorie Communiste la notion de "dépassements produits", je ne la limite pas à celle du franchissements de limites imposée par le capital et son État dans une dialectique sur le modèle des écarts vers la production terminale d'une conjoncture de la révolution/communisation

je l'utilise dans le cours quotidien des affrontements entre classes sur plusieurs lignes de fronts et à plusieurs niveaux de généralités. De leur constat comme production par les luttes, je tire la possibilité de se donner des objectifs stratégiques pour des dépassements à produire de façon consciente, ce que je nomme une subjectivation révolutionnaire par des luttes auto-théorisantes : leur formulation théorique vise à promouvoir la construction de liens organiques entre luttes et pensée des luttes. C'est ce que je nomme pratique théorique embarquée

ce qui suit en est un exemple concret de mise en œuvre
 
 
 
"quels "changements de nature" ?

1) dans ma recherche d'informations et matériaux pour la compréhension de ce qui se passe, je constate depuis des mois que la presse locale et régionale est souvent plus "objective" que la presse nationale : est-ce par qu'elle peut moins mentir sur ce qui est vérifiable près de chez soi ? Cette presse, sur Internet, il faut généralement la chercher par thématiques, car elle vient moins en page d'accueil actualités de Google...

cela ne vaut naturellement pas des informations de première main, soit par une participation directe ou des témoignages sur les blogs et réseaux sociaux, soit à organiser comme "enquêtes de terrain" de type "enquête ouvrière", qui montrent les limites sérieuses de toute approche analytique avec des catégories dépassées de la critique et une lecture normative, objectiviste et dogmatique dépassée (cf comme caricature
le dernier texte de Temps Critiques)

2) il convient de porter une attention particulière à des "changements de nature" dans l'affrontement entre classes avec une grande diversité de comportements individuels et collectifs, sans rupture de continuité entre catégories classiques de l'analyse. Ils ne sont pas en profondeur ceux relevés superficiellement par cet article :

plus le mouvement dure et se fait dur, plus nombreux sont ceux confrontés de gré ou de force à la violence policière, et plus nombreux aussi ceux qui l'affrontent voire la provoquent délibérément, dépassant leurs peurs, jeunes et moins jeunes s'armant de courage. Ce phénomène me semble important et traduire un changement au sein de ce conflit appelé à durer par la suite. Il renvoie à la transformation de nature de l'État de la démocratie politique en un État de la démocrature politico-policière et à la question centrale de la violence de classe dans tous les domaines, par le travail et hors du travail

3) je reviendrai sur la possibilité de voir, dans les changements des formes sinon des contenus de luttes, des dépassements produits par l'implication réciproque dans le "bras de fer" et la "guerre des nerfs" entre le gouvernement et le patronat d'une part, les anti-Loi-travail de l'autre, avec le poids considérable de l'opinion publique, qui reflète l'idéologie comme "vie quotidienne" (RS)