Althusser et la « coupure » dans Marx... Stirner et Bakounine... Peter Sloterdijk 1983

 

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"Althusser et la « coupure » dans Marx"... Stirner et Bakounine... Peter Sloterdijk 1983 

19 avril 2014

'Élégie marxiste : Althusser et la « coupure » dans Marx' Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique 1983 (un résumé). Christian Bourgois

Althusser et la « coupure » dans Marx... Stirner et Bakounine... Peter Sloterdijk 1983

quelques pages lumineuses à propos de Marx, Stirner, Bakounine, et Althusser, pages 126 à 135, en relation avec la critique du courant communisateur, non pour ce qu'il hériterait d'Althusser, mais de Marx lui-même

ce texte éclaire une certaine manière de polémique théorique en révélant, via Althusser, une autre «coupure» dans la façon dont Marx et Engels, « en détruisant l'illusion stirnérienne, détruisent plus que l'adversaire - ils se détruisent eux-même en lui. » On peut paraphraser cet avis en considérant qu'en détruisant les "illusions" chez nombre de ses adversaires théoriques, Roland Simon et Théorie Communiste se sont détruits en eux

la manière dont RS détruit ses 'adversaires' en théorie relève sur la question de la subjectivité d'un fonctionnement comparable à celui de Marx  : « chez Stirner, ainsi que chez d'autres représentants de la critique et de «La Sainte Famille», Marx a découvert quelque chose qui agissait aussi chez lui, mais dont il lui fallait cependant nier le droit à l'existence pour devenir ce Marx »

« Là où Stirner conduisait dans l'arène publique son moi rebelle et fanfaron, le marxisme a produit un révolutionnaire qui s'utilise lui-même comme moyen dans le processus historique avec le sentiment d'une suprême finesse et d'un réalisme subtil. Du corps à corps avec le faux unique de Stirner naît, dans la théorie marxiste, le point de départ d'un faux «personne», ce révolutionnaire qui sera lui-même réduit à un instrument, pour ainsi dire acharné, du fétiche nommé révolution. Voilà la coupure qu'Althusser a révélée dans l'œuvre de Marx après l'Idéologie allemande. Très tôt, au plus tard depuis sa polémique contre Stirner, surgit dans la pensée de Marx une tendance à s'attacher lui-même, quasiment dans l'attitude d'un jésuite de la révolution, au processus de l'évolution historique, qu'il croit pouvoir aussi bien connaître que dominer. La théorie marxiste espère accéder à la domination posant le sujet de la théorie comme fonction de l'évolution. Elle croit pouvoir parvenir à dominer l'histoire par auto-réification. En se faisant l'instrument du prétendu avenir, elle pense pouvoir faire de l'avenir son propre instrument.»

« Mais l'Aufklärung est et reste insatisfaite. Le duexième grand facteur de son auto-démenti c'est la déception due au marxisme. Une grande partie de la pénombre cynique actuelle a son origine dans l'expérience du destin des mouvements marxistes «orthodoxes», dans le léninisme, le stalinisme, le Vietcong, le castrisme et dans le mouvement des Khmers rouges. Dans le marxisme, nous assistons à l'effondrement de ce que «l'être-autre raisonnable » promettait de devenir. C'est l'évolution du marxisme qui a enfoncé un coin dans l'union de l'Aufklärung avec le principe de gauche; ce coin, on ne peut plus l'enlever. La dégénérescence du marxisme devenu une idéologie qui prétend légitimer des systèmes secrètement nationalistes, ouvertement hégémoniques et despotiques, a ruiné le principe d'espérance tant vanté et a gâté le plaisir, de toute façon difficile, qu'on prenait à l'histoire. La gauche apprend, elle aussi, qu'on ne peut plus parler du communisme comme s'il n'y en avait pas et comme comme si on pouvait recommencer sans aucune prévention.

J'ai indiqué dans le quatrième démasquage la singulière double structure du savoir marxiste : c'est un composé d'une théorie émancipatrice et d'une théorie réificatrice. La réification caractérise tout savoir qui aspire à dominer les choses. Dans ce sens, le savoir marxiste était d'entrée de jeu un savoir de domination. Longtemps avant d'être quelque part au pouvoir en théorie ou en pratique, le marxisme s'est comporté au niveau stratégique dans un style politique parfaitement «réaliste», en tant qu'hégémonie avant la prise du pouvoir. Il a été depuis toujours un diktat trop précis de la «ligne juste». Depuis toujouirs, il a déclaré à la conscience des masses : je suis ton maître et ton libérateur, tu n'auras pas d'autres libérateurs que moi ! Toute liberté que tu te prends ailleurs est une déviation petite-bourgeoise. Par rapport à d'autres tendances de l'Aufklärung, le marxisme a pris, lui aussi, cette position qui correspond à celle d'une «surface réfléchissante». Les cadres intellectuels enseigant le marxisme se sont comportés comme des censeurs aux ministères de l'Intérieur de la bourgeoisie : ils ont étudié tout ce que les non-marxistes de l'Aufklärung ont produit mais en censurant tout ce qui était soupçonné de non-conformisme.

Louis Althusser, l'ancien théoricien du parti communiste français, a provoqué l'inquiétude, il y a plus de dix ans, quand il croyait pouvoir constater dans l'œuvre de Marx une «coupre épistémologique», un passage d'une idéologie humaniste à une science structurale anti-humaniste : elle se serait produite entre les «œuvres de la jeunesse » et les œuvres de la maturation et de la maturité». Cette coupure qu'Althusser, un des meilleurs connaisseurs de Marx des temps présents, avait dépistée théoriquement, semble s'être réincarnée dans sa propre personnalité. Il fut atteint en quelque sorte de ce qu'il voyait. Cette coupure est devenue son lieu scientifiquen politique et existenciel. Pour avoir compris sympathiquement Marx, la coupure dans la théorie et l'existence de Marx s'est gravée avec une profondeur littéralement symbiotique dans la doctrine et dans la vie d'althusser. Althusser, osons le dire, s'est brisé dans ce conflit. Depuis des années, la contradiction entre sa compétence philosophique et sa loyauté envers le PC avait rongé son travail théorique et son existence. Marié avec une sociologue de «tendance bolchévique», il était poursuivie par le conflit entre l'orthodoxie et la connaissance, entre la fidélité et la liberté jusque dans sa vie privée. Althusser a reconnu que dans une certaine meusre Marx lui-même n'était plus Marx et qu'une coupure, une ambiguïté travesrait son œuvre : il devenait donc difficile d'en admettre la validité théorique et pratique. dans sa fidélité à la vérité et au PC, Althusser n'était plus capable de rester althusser. Aussi le célèbre philosophe marxiste a-t-il assassiné sa femme, Hélène, le 16 novembre 1980 dans une crise de confusion, comme on dit «psychotique», peut-être dans un de ces états désespérés où l'on ne sait plus où commence l'autre et où se termine de moi - où s'estompent les frontières entre l'affirmation de soi et la destruction aveugle.

Qui est l'assassin ? Est-ce althusser, le philosophe, qui s'est tué lui-même par le biais de sa femme, la «dogmatique»., pour en finir avec l'état de scission où le philosophe n'est jamais réellement parvenu à vivre ? Est-ce le meurtre libérateur d'un prisonneir qui a tué en légitime défense ce qui le tuait ? Est-ce un meurtre perpétrré par Althusser, le philosophe célèbre, qui ne pouvait détruire qu'en immergeant dans la sphère cynique de la criminalité, sa fausse identité, sa fausse gloire, sa fausse représentance ? De même que la psychologie sait que les gens qui se suicident sont au fond des meurtriers d'un autre, de même il y a des meurtriers qui au fond se suicident, en s'anéantissant eux-mêmes dans l'autre.

Je vais tenter d'interpréter la «coupre»d'Althusser autrement qu'il ne l'a fait lui-même, en écoutant son exemple et le langage de son acte. J'aimerais ériger un monument à la mémoire du philosophe, en reconstruisant sa connaissance de Marx - la «coupure» réelle dans la théorie de Marx. C'est le monument à un meurtrier qui avec une violence confuse a rendu visible cette coupre qu'aucune volonté de médiation, aucune loyauté et aucune peur de la séparation ne peut faire disparaître.

Dans l'œuvre de Marx, la coupure n'est pas entre une période «idéologique» et une période «scientifique», mais entre deux modalités de la réflexion - une réflexion kunico-réflexive, humaniste et émancipatrice et une réflexion objectiviste conforme au cynisme des maîtres, réflexion qui raille l'aspiration des autres à la liberté dans le style d'une critique fonctionnaliste de l'idéologie. D'un côté, Marx tient du rebelle, de l'autre du monarque : sa moitié gauche ressemble à Danton, sa moitié droite rappelle Bismarck. Tout comme Hegel qui portait en lui un naturel double, semblable, de révolutionnaire et d'homme d'État, Marx est l'un des grands penseurs dialectiques, parce qu'en lui agissait une fructueuse polémique intérieure des deux âmes de penseur au moins qui s'épuisaient mutuellement. La tragédie théorique et existencielle d'Althusser prend son départ dans son parti-pris pour le Marx de «droite» qu'il découvre dans les écrits de celui-ci après la prétendue «coupure épistémologique»; c'est à ce Marx adepte de la Realpolitik qu'althusser attribue une «théorie réaliste» du capital absolument «scientifique» et débarrassée de toutes les sentimentalités humanistes; voilà le sens de sa «lecture structurale».

L'œuvre du jeune Marx repose sur les impressions de la logique de Hegel, avec laquelle il est parti en guerre contre l'idéalisme hégélien lui-même. Travail et pratique sont les concepts-clés permettant de trouver, à la manière hégélienne, la sortie de la cage du système. Ils promettent un point de départ scientifique d'un type nouveau, une expérience qui ne reste pas en arrière des positions suprêmes de la rféflexion philosophique. Avce ces concepts de travail et de pratique qui se sont alliés dans le concept pathétique de la politique, la génération de la gauche hégélienne a dépassé le maître. De cet esprit est née une critique sociale vigoureuse et agressive qui se comprenait comme «humanisme réel», comme tournant vers l'«homme réel».

Le génie du jeune Marx s'est révélé en ce qu'il ne s'est pas contenté de passer du «système» hégélien à la «critique» humaniste post-hégélienne. Aussi sa polémique la plus violente s'est-elle tournée d'abord contre sa plus grande tentation, qu'il partageait avec les intellectuels de sa génération : celle de persévérer dans une simple «critique critique». Il a flairé et a rationalisé son flair en exprimant qu'une théorie critique forte doit conquérir elle-même le monde des objets et la réalité, afin de les comprendre aussi bien positivement que critiquement. Cette impulsion justifie, entre autres choses, son tournant vers l'économie qu'il reprend soussa forme bourgeoise naïve, pour la surpasser avec une théorie réfléchie. Le terme sans éclat de processus d'apprentissage n'arrive pas à cerner le drame d'une réflexion créatrice. La pensée de Marx a cheminé du système hégélien à la critique de l'économie politique, d'un concept contemplatif de théorie à la compréhension de la théorie comme moteur du monde, de la sphère des idées à la découverte du travail, de l'anthropologie abstraite à l'anthropologie concrète, de l'apparence de la nature à l'histoire de l'auto-production de l'humanité. Comme théorie de l'émancipation sociale, le savoir marxiste ne pouvait s'imposer qu'en nommant en même temps un moi collectif, et qui, dans le miroir de cette théorie, s'est mué en professeur historicologique et en protecteur du prolétariat, qu'il identifiait comme l'élève prédestiné de sa théorie.

Or, au moins à deux reprise, Marx a marché sur des cadavres d'une façon qui autorise à émettre des doutes quant à sa prétention professorale et à son réalisme. Je vois en Max Stirner et en Bakounine les adversaires les plus intimes de Marx, parce qu'ils étaient de ces théoriciens qu'il ne pouvait pas tout simplement surclasser mais qu'il lui fallait, pour les neutraliser, littéralement anéantir par sa critique.

Tous les deux ne représentent rien d'autre que des alternatives logiques et stratégiques aux solutions marxistes; Stirner, manière et possibilité de briser «en privé» l'aliénation; Bakounine, manière et possibilité de trouver le chemin de la future «société non aliénée». tous les deux, Marx les a critiqués à outrance avec une haine rappelant une vraie vivisection. Oeuvre posthume la célèbre Idéologie allemande est, en grande partie, une attaque contre Stirner; Marx et Engels l'ont menée avec une verve comme jamais à l'égard d'un seul penseur et l'anéantissement de Bakounine a été por Marx une affaire s'étendant sur de longues années. La haine que Marx leur vouait, sa raillerie et son mépris sans borne, témoignent d'une énergie que l'on ne saurait expliquer, loin de là, par son tempérament et par son sentiment de rivalité. Les deux penseurs lui révélaient les frontières systématiques inhérentes à son propre point de départ - des expériences qu'il ne pouvait ni intégrer ni simplement négliger. Ici, des réflexions élémentaires et irréfutables entraient en jeu : dans le projet de Marx il n'y avait pas de place pour elles et il ne devait pas y en avoir. Plus encore : chez Stirner, ainsi que chez d'autres représentants de la critique et de «La Sainte Famille», Marx a découvert quelque chose qui agissait aussi chez lui, mais dont il lui fallait cependant nier le droit à l'existence pour devenir ce Marx. Avec sa moitié droite, avec son côté «réaliste», son côté homme d'État, son côté Realpolitik et Grande Théorie, il étouffait son côté gauche, le côté rebelle, vital, simplement «criticiste» qu'il reconnaissait chez les autres comme «position pour soi». En anéantissant Stirner et Bakounine par sa critique, Marx est passé en quelque sorte sur son propre cadavre, sur la partie concrète, existentielle, en dernière analyse, «féminine» de son intelligence. Avec cette partie, il s'était encore révolté de façon critique contre Hegel, dans un esprit réaliste et concret; à présent, sur le mode de penser des maîtres, il affronte ce côté dans son unilatéralité.

Stirner appartient, tout comme Marx, à cette génération de la Jeune Allemagne qui, dans le climat de la philosophie hégélienne, avec son entraînement à la réflexion subversive, avait développé un flair extraordinaire pour tout ce qui «se passe dans la tête» (Feuerbach, Bruno Bauer, Arnold Ruge, Moses Hess, Karl Grün, Henrich Heine entre autres).

La logique de Hegel avait conquis un espace qui n'est, ni simplement être, ni simplement conscience, mais qui procède des deux ; c'est ce que veut dire la figure de pensée de l'immédiateté médiatisée. Le mot magique de la nouvelle logique, c'est médiation. Nous pouvons le traduire par réflexion sur le «médium». Il y a entre être substantiel et conscience réflexive quelque chose d'intermédiaire qui est les deux et dans lequel disparaît la pseudo antithèse de l'esprit et de la matière; Marx a transposé cette vision logique dans sa théorie du capital.

Disons-le crûment : dans la tête des hommes, travaillent des programmes de pensée et de perception qui sont historiquement formés et qui «médiatisent» tout ce qui va de l'extérieur à l'intérieur et de l'intérieur à l'extérieur. L'appareil humain de connaissance est en quelque sorte un relais intérieur, un poste de commande, un transformateur, où sont programmés des schémas de perception, des formes de jugement et des structures logiques. La cconscience concrète n'est jamais quelque chose d'immédiat, mais elle est médiatisée par la «structure interne».

La réflexion peut prendre, par principe, trois attitudes à l'égard de cette structure interne reçue : elle peut essayer de lui échapper en se «déprogrammant»; elle peut s'y mouvoir aussi éveillée que possible; et elle peut, en tant que réflexion, s'abandonner, en misant sur la thèse selon laquelle la structure est tout.

C'est à ces trois attitudes que nous aurons à présent affaire. L'idée de Stirner est de vider tout simplement sa tête de toutes les programmations étrangères. Après cette auto-purification totale de la tête, subsiste, selon Stirner, un égoïsme nu, pour ainsi dire vide et réfléchi. Si tel est vraiment le cas, à savoir s'il est vrai que la société m'a planté «un grain de folie» sans la tête, mon émancipation, si on pense rapidement, consisterait sans doute à démonter en moi ces programmations étrangères. Ce qui m'est propre dans la conscience du moi veut ainsi se débarrasser en un tour de main de l'élément étranger. Stirner vise à libérer de l'aliénation son propre intérieur. L'élément étranger s'installe en moi; je «me» reconquiers «moi-même» en expulsant l'élément étranger. On peut lire des centaines de pages dans lesquelles Marx et Engels se sont énervés au sujet de cette idée finalement simple. Ils critiquent, en l'anéantissant, cette position néo-égoïste, non pas du point de vue de la morale mais du point de vue de la théorie de la connaissance : comme une nouvelle illusion que l'on se fait à soi-même. Ils montrent que le moi de Stirner, cet «Unique», qui a établi sa cause sur rie et qui se considère lui-même comme son unique propriété; que ce moi «saute» donc dans une nouvelle naïveté qui se trahit, en grande partie, par le point de vue du moi-seul-encore, point de vue d'un petit bourgeois fanfaron. C'est chez Stirner que culmine pour la première fois l'anarchisme théorique individualiste du XIXe siècle. Stirner a effectué une réduction «existentialiste» au moi pur - en supposant, tout à fait naïvement et faussement, que le moi est quelque chose qui «existe». Une fois l'élément étranger - la société - expulsé hors du «moi», pense Stirner, ce qui reste, c'est alors un beau moi qui m'est propre et qui se régale de la «possession» de lui-même. Dans une rayonnante naïveté, Stirner parle de la «propriété» que l'Unique a de lui-même. mais on ne peut posséder que quelque chose qui existe réellement. Il y a ici une expérience de réflexion valable et une naïveté confuse très proches l'une de l'autre. La réflexion existentialiste sur la conscience qui nous est «propre» est aussi réaliste qu'est faux le passage à la représentation de la propriété de soi-même. L'auto-réflexion ne laisse rien subsister d'objectif qu'on pourrait posséder.

Marx et Engels démontent cette construction jusque dans sas éléments les plus infimes. Entraînés par le mépris, ils s'offrent la fête d'une réflexion satirique qui se meut, aussi éveillée que possible, dans la structure interne de la conscience. Mais en détruisant l'illusion stirnérienne, ils détruisent plus que l'adversaire - ils se détruisent eux-même en lui. La manière dont ils le font, ligne par ligne, avec une logique rigoureuse, une philologie méticuleuse et une cruelle envie de démolir, voilà qui est plus que de la critique; c'estr la conjuration d'un danger, l'élimination d'une «autre possibilité». Effectivement, le marxisme n'est jamais arrivé à se débarrasser de l'ombre anartchiste et existentialiste qui est retombée sur Stirner. C'est seulement chez Sartre et chez Marcuse que cette ombre a retrouvé une vie plus dense dans une pensée inspirée par le marxisme.

Marx n'est pas de ces génies naïfs qui, comme Schelling, font «leur formation devant le public». L'Idéologie Allemande reste un texte privé. Il n'a été publié qu'en 1932. Depuis, la marxologie le fait circuler comme un texte sacré. dans le mouvement estudiantin il a été utilisé comme arme anti-subjectiviste - par des marxistes «rigoureux» contre les spontanéistes et les flower children dans les séminaires. Mais, en vérité dans leur critique la plus incisive de l'idéologie, la discrétion de Marx et de Engels a ses bonnes raisons. L'Idéologie allemande divulgue un secret. Sur la question de la subjectivité on peut y apprendre que Marx et Stirner ont chacun une attitude symétriquement fausse l'une par rapport à l'autre. Tous les deux savent que la conscience de l'homme, à première vue, est «aliénée» et qu'il faut se l'«apprprier», par une réflexion patiente. L'un et l'autre pensent la dialectique de ce qui nous est propre et de ce qui nous est étranger, mais ni l'un ni l'autre ne trouvenet le moyen terme et se précipitent dans des positions alternatives exclusives. Stirner a choisi le chemin de droite et Marx celui de gauche. Stirner pense pouvoir dépasser l'expropriation dans un acte de purification individualiste. L'unique apprend, à l'«âge viril», à se débarrasser de ses programmations intérieures étrangères, si bien qu'il les a et ne les a pas tout à la fois, qu'il les «garde» donc comme leur maître et professeur libre. En abandonnant pensées et choses en tant que sa propriété, il leur fit perdre leur pouvoir sur lui. Chez Stirner, l'auto-réflexion réaliste et le culte idéologique du moi passent brutalement l'un dans l'autre. Ce qui peut être l'expérience productive d'une distanciation intérieure par rapport aux dressages s'est transformé dogmatiquement dans le stirnérisme en une nouvelle «pensée courte».

Au point de départ l'investigation marxiste des consciences de classe est pareillement réaliste. En effet, les consciences de classe, les images du monde et les idéologies peuvent être comprises comme «programmations»; elles sont médiations, schémas formés-formant de la conscience, résultats d'un processus historique d'auto-formation de toute intelligence. Cette façon de voir ouvre la voie à une analyse fructueuse des figures de la conscience, qui peut se libérer de la malédiction de l'idéalisme naïf. Mais à cause de leur matérialisme, «en dernière instance» dogmatique, Marx et Engels perdent ce point de départ. Ils suppriment la subjectivité dans le processus historique. On le voit dans la brutalité et le mépris avec lesquels Marx traite précisément ses adversaires «existentiels». Dans cette brutalité se manifeste déjà l'autre forme de la réflexion, celle qui est conforme aux maîtres-penseurs. Là où Stirner conduisait dans l'arène publique son moi rebelle et fanfaron, le marxisme a produit un révolutionnaire qui s'utilise lui-même comme moyen dans le processus historique avec le sentiment d'une suprême finesse et d'un réalisme subtil. Du corps à corps avec le faux unique de Stirner naît, dans la théorie marxiste, le point de départ d'un faux «personne», ce révolutionnaire qui sera lui-même réduit à un instrument, pour ainsi dire acharné, du fétiche nommé révolution. Voilà la coupre qu'Althusser a révélée dans l'œuvre de Marx après l'Idéologie allemande. Très tôt, au plus tard depuis sa polémique contre Stirner, surgit dans la pensée de Marx une tendance à s'attacher lui-même, quasiment dans l'attitude d'un jésuite de la révolution, au processus de l'évolution historique, qu'il croit pouvoir aussi bien connaître que dominer. La théorie marxiste espère accéder à la domination posant le sujet de la théorie comme fonction de l'évolution. Elle croit pouvoir parvenir à dominer l'histoire par auto-réification. En se faisant l'instrument du prétendu avenir, elle pense pouvoir faire de l'avenir son propre instrument.

Cette logique schizoïdo-cynique des maîtres est historiquement unique. Seule une conscience extrêmement développée peut se duper elle-même à ce point. Le seul penseur chez qui l'auto-réflexion a atteint des hauteurs semblables d'auto-reniement subti est Nietzsche : nous connaissons l'histoire de son influence.

Le sommet philosophiquement significatif de cette auto-réification subtil a été atteint par ces vieux communistes courageux. Dans les procès de Moscou, ils ont faussement avoué face à une mort certaine, avoir conspiré contre « la révolution ». Cet aveu n'était pas seulement extorqué, mais présentait aussi un aspect de liberté, dans la mesure où les accusés, par là-même, ont voulu épargner à la révolution des dommages supérieurs à ceux causés de toute façon par l'accusation et lexécution. Les conceptions traditionnelles qui parlent de «tragédie» ne permettent pas de comprendre la subtilité de cette duplication de la condamnation à mort d'innocents par des suicides. Dans ces meurtres, on sait seulement encore au sens biologique, qui en vérité tue qui. Ce sont des meurtres et des suicides au sein d'une structure schizophrène où l'on ne peut plus clairement distinguer le moi qui tue, du moi qui est tué. La seule chose certaine est qu'à la fin gisent à terre les corps d'hommes intelligents, étranglés, fusillés, abattus. Le cas Althusser est certainement aussi un additif à la psychopathologie du marxisme. Il se joue au niveau del'intelligence d'une violence meurière où la révolution dévore ses enfants les plus avisés - sans parler des millions qui ont péri sans savoir exactement en quoi cette révolution les concernanit - sauf peut-être que ce qui les tuait ne pouvait pas être tout à fait la vérité.

Dès 1843, le jeune Marx a exprimé une idée que l'on peut considérer comme la racine logique de ces transformations de choses en leur contraire, par une phrase très lucide qu'il a écrite avant la période du durcissement et qui pourtant laisse pressentir une tendance cynique : « si le communisme a vu s'opposer à lui d'autres doctrines sociualistes [...], ce n'est pas par hasard, mais nécessairement parce que lui-même n'est qu'une actualisation particulière et partielle du principe socialiste. »(Marx Engels, Correspondances, T1, Éditions sociales, P.298.) C'est dans le terme «partiel» que joue la haute ironie du marxisme. Qui dit «partiel» sait qu'il y a et dooit y avoir, au moins, deux parties. Qui ensuite se limite à une seule partie se dupe lui-même et les autres. Seul un savoir rongé par une immense volonté de puissance peut vouloir faire passer une partialité consciente pour la vérité. Il désavoue ainsi radicalement son propre pathose de la connaissance. Le communisme est donc ce savoir du pouvoir, lequel savoir divulgue son secret avant que ce pouvoir ne gouverne. C'est cela et uniquement cela, que le communisme e en commun, sur la plan philosophique, avec le fascisme. »