la grande normose universelle : le monde 'réel' comme camp de normolisation

 

Recherche

Table des matières

Index  

Ancien site LIVREDEL  Sommaire

la grande normose universelle : le monde 'réel' comme camp de normolisation 

texte que j'avais perdu, récupéré , merci pour la sauvegarde

Tous normosés ?

La grande normose universelle et les serviles publics : le monde "réel" comme camp de normolisation (esquisse)

Le monde "réel", la représentation que s'en fait l'Homme (= der Mensch = l'être humain), en se mondialisant, se révèle comme un immense champ clos, un camp de normolisation universel. A la différence d'un camp de concentration, on ne peut pas s'en évader : il n'a pas de dehors, il tient le monde en son entier, sans fuite possible. Pour en sortir, il faudra le détruire

Tous nous y sommes simultanément prisonniers et geôliers, bien entendu en proportions variables et avec de fortes nuances tenant aux rapports de classes et aux multiples dominations qui les accompagnent. Parmi celles-ci, la servitude volontaire, moteur de l'impuissance, avec son tigre : l'autoservitude, dans son mélange de conscience honteuse et d'inconscient refoulé, prompte à se sentir coupable, triste, quitte à repeindre le camp aux gaies couleurs de ses leurres. La servitude volontaire justifie la normolisation, elle fabrique en dernière analyse les normosés*. L'autoservitude, c'est sa part réflexive : de soi, comme maître, à soi en tant qu'esclave; et sa part projective : le modèle de l'esclave-maître projeté sur les autres en tant qu'esclaves-esclaves. De la même manière qu'une idée peut s'emparer des masses et devenir force matérielle(Marx), cette virtualité se concrétise en potentialité de nuisances physiques ou psychologiques. Chaque normosé est ainsi un normoseur**, réel ou en puissance : sauf à dire «non !».

* normosé : emprunt à Michel Steiner, La machine à jouir Lire Réponses de M.S.

** normoseur : on dit aussi normolisateur, ou normoliseur. Pour le féminin, on dispose du choix entre normoseuse, normoliseuse, ou normolisatrice. Le cas n'est pas prévu par le décret du 21 juin 1993 sur la féminisation des noms de métiers. Les sociologiste-e-s n'ont d'ailleurs pas encore déterminé si normoseur était un métier, une fonction, un titre... bien qu'on y distingue plusieurs grades et "manières de servir". Il ne s'agit pas non plus à proprement parlé de bénévolat, ni toujours d'une activité associative. La question de la rémunération est trop complexe pour être abordée dans cette note introductive. Voir aussi Petites mains

Les normoseurs, les serviles publics, les normoux et normolles...

De cette servitude volontaire, et de sa part auto-servile, les individus sont plus ou moins enclins à se libérer, plus ou moins à même de le faire, certes dans les limites de la grande servitude des rapports de classes. Moins les individus sont désireux de cette libération, plus ils projettent sur les autres cette impossibilité, devenant les serviles publics, des maîtres-esclaves. Ceux-là sont à la fois les meilleurs prisonniers et les meilleurs geôliers, et, dans leur monde "réel", leur représentation du monde, les plus adaptés, les plus normaux dans la grande normose universelle, cette loi générale du camp de normolisation : c'est, à l'extrême, la race pure desnormosés-normoseurs. Les serviles publics sont la police et le clergé des normosés. Le simple normosé, qui refuse de faire la police sans pour autant souhaiter la destruction du camp, est le normou, ou la normolle.

Les autoserviles publics se mêlent de tout. Selon le cas, les normoseurs enseigneront aux esclaves la morale et la politesse ou leur serviront des tisanes... tout cela «pour leur bien», pour les protéger en tant que «victimes», ou pour leur épargner l'"autodestruction", que les normoseurs voient dans la part de folie qu'en tant que purs esclaves ils se reconnaissent, la part de liberté qu'ils s'octroient afin de fomenter quelque projet de destruction du camp de normolisation universel. Il en découle que les serviles publics ne comprennent pas pourquoi, quand la coupe est pleine, les aspirants à la destruction du camp, sachant l'évasion impossible, voient en eux des mâtons, ou des kapos, et font tout pour les éviter ou s'en débarrasser, s'en protéger, car il devient dangereux de les associer à leurs projets de libérer le camp. Les normoseurs n'hésitent pas, selon leur grade, et si les esclaves ne font pas spontanément le nécessaire « pour leur bien », à envoyer ceux-ci en cure de désintoxication, en hôpital psychiatrique, à leur injecter une dose de sérum normolisateur, ou à leur mettre une balle dans la peau. Tout ce dont ils rêvent symboliquement, ils le font si possible physiquement, et la réalité dépasse la métaphore.

La liberté d'expression dans le camp de normolisation

L'idéal politique des serviles publics serait de faire des référundums sur tout, de sorte que tout soit décidé démocratiquement, à la majorité : autant de majorités que de questions. Leurs questions. Leurs réponses. La convergence du tout en quadrature du cercle. Une utopie de l'Etat, de la société civile, de l'économie, du capital, de la démocratie : le paradis dans le camp : l'alternative. Bien sûr, les aspirants à la destruction du camp étant aujourd'hui ultra-minoritaires, aucun référundum ne leur donnera jamais l'occasion de choisir ni de répondre à leurs questions, ni de voter démocratiquement la destruction du camp.

Il existe des serviles publics de droite comme de gauche. C'est une caractérisation de la subjectivité, qui ne tient qu'en partie à une appartenance de classe, celle-ci étant déterminée par un rapport réel, une situation, et non comme seule conscience. La servilité publique vient se greffer sur les rapports de classes, et c'est bien entendu du côté du prolétariat qu'elle provoque ses ravages, parce qu'elle sera toujours une justification de l'existant ou du possible en ses limites, en d'autres termes une posture contre-révolutionnaire.

Les serviles publics ne veulent pas connaître les questions qui sont anormosables (on dit aussi anormolisables). Quant à «un autre monde possible», les autoserviles publics unis en politique en préparent un : le même qui coure en continu, ou en alternatif, à la catastrophe.

L'art et la normolisation

Les normoseurs, ces grands reproducteurs du monde "réel", refusent l'art, ce grand questionnement de toute « réalité », ou le considèrent comme un supplément d'âme, une soupape pour leur propre tranquillité, un facteur d'adaptation au camp des normosés, ce monde de l'ennui universel. L'art doit pour eux s'adapter à la loi générale du camp de normolisation, y être reconnu, devenant ainsi une affaire de police, une affaire culturelle, voire de politique, contre sa marchandisation : mais nulle part l'art en tant que tel n'est une marchandise, sauf pour les artistes qui le produisent comme tel, et pour ceux qui l'achètent. Comme l'Homme de l'humanisme théorique, l'Art n'aurait pas d'histoire, et, n'étant donc pas un rapport à historiser, il n'aurait pas de présent... l'Art serait un universel hors du temps et de l'espace.

Mais voilà : l'art est anormal, anormé, anormalisable. L'art ne dit rien, ou ne devrait rien dire, qui puisse s'exprimer autrement. L'art n'est pas la traduction d'un sens dans la beauté d'une forme : il n'est pas en tant que tel, ce qu'il fait n'est pas, analysable. Cela naît, ou pas, dans une relation à chaque fois singulière et nouvelle. Ce que fait l'art, qu'il ne dit pas, nul n'est moins apte a priori qu'un autre à le sentir, le faire sien pour en jouir : point besoin pour cela de l'expertiser. Mais qu'à cela ne tienne, il faut encore aux normoliseurs et liseuses de l'art comprendre ce qui n'est pas de l'ordre de la raison raisonnante, et passer l'art à la moulinette d'une explication, d'un commentaire, d'une critique, qui prétend savoir ce qu'est la poésie et ce qu'elle n'est pas; à quels critères doit répondre le poème pour être poétique. D'une perception, on fait une norme, un facteur de normose. Les commentateurs de l'art sont des assassins de l'art. L'art n'appelle que le silence dans la relation immédiate.

Confronté aux contradictions de la vie humaine, ayant à traverser les miroirs, l'art est révolutionnaire ou n'est pas. Sa part qui ne l'est pas se détruit en tant qu'art. Où cela se sépare est une question pour chacun, non pour tous : une condition de l'art par tous, non par un (Lautréamont)