'critique de la raison nègre', le capitalisme animiste

 

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'critique de la raison nègre', le capitalisme animiste 

ouvert 5 mars 2014

5 mars 2014 13:12

 

avec Achille Mbembe Critique de la raison nègre  un ouvrage majeur   

« Est nègre une large catégorie de l’humanité qu’on pourrait qualifier de subalterne »

'critique de la raison nègre', le capitalisme animiste le devenir nègre du monde

La Découverte, collection Cahiers Libres, 272 pages, 21 euros

Qu’appelez-vous précisément le “capitalisme animiste” ? Les Inrocks

Il y a une convergence entre le capitalisme et l’animisme. Le capitalisme a non seulement pour fonction de produire des races et des espèces, mais aussi des espèces marchandes. C’est dans sa dynamique de donner vie à l’objet, d’animer ce qui a l’air inerte, d’ouvrir sur une sorte d’idolâtrie, une sorte de situation où ne savons plus faire la distinction entre l’homme et la chose. Confondre l’homme et la chose, adorer la chose en l’homme, donner une âme à la chose, c’est cela l’animisme ; de ce point de vue, l’animisme n’est pas le propre des sociétés primitives, elle est le propre des sociétés dites modernes.

La critique de la raison nègre serait donc cette critique de la raison occidentale ?

C’est la critique de la raison qui s’efforce d’effacer les distinctions entre l’homme et la chose, dans le but d’adorer la chose, d’imputer à la chose un vie spéculaire d’autant plus dangereuse qu’elle a des traductions très concrètes, légales, institutionnelles.

"Face au nègre, la raison perd la raison" Le Point 27 octobre 2013

L'Europe entre dans une phase où il sera de plus en plus clair qu'elle ne formera plus jamais une société homogène et qu'elle devra conjuguer son identité sur le mode de la multiplicité. Elle doit faire face à cette mosaïque alors même qu'elle n'est plus le centre de gravité du monde. La combinaison de ce déclassement historique et de l'émergence, ou résurgence, de forces de clôture n'est pas accidentelle. Elle aggrave la prolifération de fantasmes. L'écart entre le déclassement effectif de l'Europe et la prise de conscience mondiale de ce dernier (y compris chez ceux qui pensent encore y trouver leur salut), cet écart, ce décalage, explique la collision des temps si caractéristique de ce que nous vivons actuellement. Les grands laboratoires de demain sont en Afrique, en Amérique latine, en Asie, en Chine, en Inde, au Brésil, ce qui ne veut pas dire que l'Europe n'a rien à dire. Il faut seulement qu'elle accepte que le monde l'aide à réanimer ce que fut son idée.

Vous parlez d'un "devenir nègre" du monde, pensez-vous aux migrants d'origines diverses, Syrie, Somalie, qui affluent sur ses rivages ?

Oui, car ils font l'expérience d'un arrachement à leur lieu natal et d'une plongée dans l'inconnu, hier l'Atlantique, aujourd'hui la Méditerranée, en prenant un risque mortel. Le voyage est aléatoire, la destination pas du tout garantie. Mais la différence avec le nègre du premier capitalisme (du XVe au XIXe siècle), c'est qu'hier les nègres, objets de vente, étaient achetés pour une aventure qui se soldait souvent par le désastre, l'Atlantique devenant un énorme cimetière au temps de la traite de l'esclavage. Alors qu'aujourd'hui ces migrants payent des passeurs. S'agissant de ceux qui fuient la misère, ce déplacement nous dit quelque chose de fondamental de la structure actuelle du capitalisme : il y a toute une humanité subalterne dont le capitalisme n'a pas besoin. Le drame d'aujourd'hui, c'est de ne même plus pouvoir être exploité, alors qu'hier le drame était d'être exploité. Là réside le basculement que mon livre s'efforce de pointer.

Le nègre est le symbole du corps-marchandise

Face au nègre, la raison perd la raison. On peut parler de la raison chinoise, ou autres, mais la différence avec le nègre est que, de tous les êtres humains, il est le symbole du corps dont il fut fait marchandise, et du fait que le projet final du capitalisme, dans un système économique d'exploitation des richesses, est d'abolir la distinction entre êtres humains, choses et marchandises. Dans l'histoire, seul le nègre a été l'exemple vivant de cette tentative d'abolition.

'critique de la raison nègre', le capitalisme animiste

'Critique de la raison nègre' « La pensée contemporaine a oublié que pour son fonctionnement, le capitalisme, dès ses origines, a toujours eu besoin de subsides raciaux. Mieux, sa fonction a toujours été non seulement de produire des marchandises, mais aussi des races et des espèces. Par néolibéralisme, j’entends l’âge au cours duquel le capital veut dicter toutes les relations de filiation. Il cherche à se multiplier dans une série infinie de dettes structurellement insolvables. Plus de distance entre le fait et la fiction. Capitalisme et animisme ne font plus qu’un.

Tel étant le cas, les risques systémiques auxquels seuls les esclaves nègres furent exposés au moment du premier capitalisme constituent désormais sinon la norme, du moins le lot de toutes les humanités subalternes. Il y a donc une universalisation tendancielle de la condition nègre. Elle va de pair avec l’apparition de pratiques impériales inédites, une rebalkanization du monde et l’intensification des pratiques de zonage. Ces pratiques constituent, au fond, une manière de production de nouvelles sous-espèces humaines vouées à l’abandon, à l’indifférence, quand ce n’est pas à la destruction.

L’esclavage atlantique est le seul complexe servile multi-hémisphérique qui fasse des gens d’origine africaine des marchandises. C’est en cela qu’il est le seul à avoir inventé le Nègre, c’est-à-dire une sorte d’homme-chose, d’homme-métal, d’homme-monnaie, d’homme plastique. C’est dans les Amériques et les Caraïbes que les êtres humains sont transformés, pour la première fois dans l’histoire universelle, en cryptes vivantes du capital. Le Nègre est le prototype de ce processus

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« Le sous-prolétaire chinois est un nouveau nègre » Rue89 27 octobre 2013

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« Est nègre une large catégorie de l’humanité qu’on pourrait qualifier de subalterne » Entretien à Libération 1er novembre 2013 

Une humanité pour laquelle la grande tragédie, c’est de ne même plus pouvoir être exploitée. Alors qu’au XIXe siècle, la pensée de l’émancipation reposait sur l’idée de la sortie de l’aliénation, la réalité qui s’impose aujourd’hui est celle de la quête de l’auto-aliénation. Les pauvres cherchent à se vendre là où, autrefois, ils étaient vendus.

Et c’est ce retournement du mécanisme d’exploitation qui conduit à considérer que la condition nègre ne renvoie plus nécessairement à une affaire de couleur. Le nègre est devenu post-racial, il s’identifie à une nouvelle catégorie de gens qui ne sont même plus exploitables et qui sont, par conséquent, laissés à l’abandon.

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Le nègre est une création du capitalisme : au départ, il définit cet «homme-objet», «homme-marchandise», qui apparaît avec la traite des esclaves. Il a permis l’essor du premier capitalisme. Mais à l’âge du néolibéralisme, le nègre s’affranchit du concept de race. Et l’abandon, l’indifférence vis-à-vis de pans entiers de l’humanité deviennent les formes paroxystiques de l’exploitation capitaliste. Tout simplement parce que la production de richesses s’est détachée des besoins réels. Elle ne sert plus à offrir du travail et à réduire le chômage, elle ne permet plus depuis longtemps d’aboutir à de nouvelles procédures de redistribution. La richesse, du fait de la financiarisation de l’économie, est devenue abstraite, elle n’a plus autant besoin des travailleurs ou des esclaves.»

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« Gare au capitalisme animiste » Le Monde 13 septembre 2014

L'archive européenne, c'est-à-dire l'ensemble des pensées que l'Europe a léguées, a été indispensable à la construction de notre monde. Mais cette archive est en voie d'épuisement. L'Europe aurait pu articuler une "pensée monde" à l'époque des grandes découvertes, quand elle a été mise en contact avec l'Afrique et les Amériques. Mais, à cause de son incroyable capacité de déni, elle n'a pas pu reconnaître qu'il existait des histoires parallèles du monde. Elle les a considérées comme des notes de bas de page de sa propre histoire.

Elle a voulu exercer sur le reste de la planète une sorte de capitanat autoproclamé. Elle s'est donc privée de la possibilité d'articuler une pensée monde. Aujourd'hui, le centre de gravité du monde s'est déplacé en de multiples autres points de la planète. Ce déplacement est à l'origine d'une crise dans la conscience et la politique européenne. Toutes les tensions autour de l'immigration, du port du voile, de l'islam, voire les nouvelles guerres d'occupation, sont des symptômes de ce malaise. Il faut redonner vie à cette archive européenne, mais sa réanimation sera le résultat de la confrontation avec d'autres univers de pensées et d'argumentations.

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la balle au centre ?

dans la mondialisation, le dé-centrement est aussi important que la globalisation 

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un phénomène majeur du XXIème siècle est la fin de la suprêmatie blanche

ces deux aspects bouleversent le capitalisme, mais aussi la lutte contre le capitalisme, aussi bien leurs théorisations que leurs réalités

'Trente millions d'esclaves dans le monde' Libération 17 octobre 2013

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