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29 avril 2014

communisme et théories

Peter Sloterdijk, Aufklärung comme dialogue / Critique de l'idéologie comme continuation du dialogue avorté, par d'autres moyens Extrait

« Tout combat mène nécessairement à une réification réciproque des sujets. Ne pouvant pas abandonner sa prétention de faire prévaloir un meilleur discernement contre une conscience qui se bloque, il faut que l'Auklärung «opère» en fin de compte derrière la conscience de l'adversaire. C'est pourquoi la critique de l'idéologie prend un trait decruauté, qui, s'il s'avoue tel, ne veut être rien d'autre que la réaction aux cruautés de l'«idéologie». Ici, on voit mieux qu'ailleurs que la critique «philosophique» de l'idéologie est en vérité l'héritière d'une grande tradition satirique pour laquelle démasquer, ridiculiser, mettre à nu est depuis toujours une arme. Mais la critique moderne de l'idéologie s'est, - et c'est là notre thèse - funestement détachée des puissantes tradition du rire du savoir satirique qui plongent leurs racines philosophiques dans le kunisme antique. La critique moderne de l'idéologie porte la perruque du sérieux et met le costume-cravate même dans le marxisme et surtout la psychanalyse, pour permettre à la respectabilité bourgeoise de continuer à exister. Elle s'est dépouillée de son essence critique pour conquérir sa place dans les livres comme «théorie». Elle a abandonné la forme vive d'une polémique brûlante pour se replier sur les positions d'une guerre froide des consciences. Heinrich Heine a été l'un des derniers auteurs de l'Aufklärung classqiue qui, par une libre satire, ont défendu avec leur plume le droit de la critique de l'idéologie à une «cruauté juste» - et le public en cela ne l'a pas suivi. L'embourgeoisement de la satire devenue critique de l'idéologie a été aussi irrésistible que l'embourgeoisement de la société avec ses opposants en général.

La critique de l'idéologie, désormais sérieuse, imite par sa méthode, le procédé chirurgical : ouvrir le patient avec le scalpel de la critique, et opérer, en ayant soin de bien le désinfecter. Au regard de tous, elle dissèque l'adversaire jusqu'à faire apparaître le mécanisme de son erreur. Elle détache et prépare très proprement les épidermes de l'aveuglement et les fibres nerveuses des motifs «véritables». A partir de là, l'Aufklärung n'est sans doute pas satisfaite; mais en ne démordant pas de ses propres exigences, elle est mieux armée pour affronter l'avenir. Dans la critique de l'idéologie, il ne s'agit plus de tirer de son côté l'adversaire soumis à la vivisection; l'intérêt porte sur son «cadavre», sur la préparation critique de ses idées qui se trouvent dans les bibliothèques des Aufklärer et où l'on peut relire sans peine qu'elles sont fausses. Que de cette façon on n'avance pas d'un pas vers l'adversaire, cela est évident. Celui qui, auparavant, ne voulait se commettre dans l'Aufklärung, le voudra encore moins après avoir été disséqué et démasqué par l'adversaire. Certes, dans l'optique de la logique du jeu, l'Aufklärung remporte la victoire au moins sur un point : tôt ou tard il fera parler son adversaire sur le mode apologétique.

Irrité par les attaques et les «démasquages», le contre-Aufklärer commencera un jour à son tour à faire de l'Aufklärung sur les Aufklärer pour les diffamer en leur qualité d'hommes et les pousser socialement dans le voisinage des criminels. Il les appelle alors le plus souvent «des éléments». Involontairement, le mot est bien choisi - car il ne semble pas prometteur de vouloir lutter contre les éléments. Les hégémonies commenceront un jour à se trahir dans leurs contre-critiques, ce qui est inévitable. De plus en plus irritées, elles divulgueront quelque chose de leurs secrets; elles mettront toute leur ruse à désavouer les idéaux universellement reconnus d'une civilisation développée. Dans le besoin d'avouer des hégémonies déstabilisées, on trouve - ce qui reste à démontrer - une des racines de la structure cynique moderne.

Bon gré, malgré, l'«Aufklärung insatisfaite» s'est retranchée à sn tour sur ce front. Menacée par sa propre fatigue et minée par le besoin de sérieux, elle se contente souvent d'avoir arraché des aveux involontaires à son adversaire. Mieux : avec le temps le regard exercé décodera partout des «aveux», et même quand l'hégémonie fait feu au lieu de négocier, il ne sera pas difficile d'interpréter les balles comme étant les révélations d'une faiblesse fondamentale; c'est ainsi que s'expriment des puissances qui sont à bout d'idées et qui, pour se conserver, ne s'accrochent plus à rien d'autre qu'à leurs nerfs solides et au pouvoir exécutif.

Argumenter derrière le dos et à travers la tête de l'adversaire a fait école dans la critique moderne. Le geste de démasquer marque de son empreinte le style d'argumentation de la critique de l'idéologie - depuis la critique de la religion au XVIIIe siècle jusqu'à la critique du fascisme au XXe siècle. Partout on dcouvre les mécanismes extra-rationnels de l'opinion : intérêts, passions, fixations, illusions. Cela aide un peu à atténuer la contradiction scandaleuse entre l'unité de la vérité qui est postulée et la pluralité effective des opinions - si on ne peut la réduire à zéro. dans ces conditions srait vraie cette théorie qui, d'une part, fonde le mieux ses propres thèses et, d'autre part, sait éliminer par la critique de l'idéologie toutes les contre-positions essentielles et opiniâtres. en ce point, le marxisme officiel est, on le raconnaît facilement, le plus ambitieux puisqu'il place la meilleure partie de son énergie théorique dans le projet de surclasser toutes les théories non marxistes et de les démasquer comme étant des «idéologies bourgeoises». C'est seulement de cette façon-là, par une présomption permanente, que des idéologies parviennent «à vivre», d'une façon ou d'une autre, avec la tentative d'établir une hiérarchie entre théorie démasquante et théorie démasquée; dans la guerre de la conscience il y va de la position supérieure, c'est-à-dire de la synthèse des prétentions à la puissance et des convictions intimes.

Comme dans la besogne critique - contrairement aux usages universitaires - on se bat aussi, sans hésiter, avec des arguments ad personam, les universités ont adopté avec circonspection une attitude de réserve à l'égard de la critique de l'idéologie. Car l'attaque de ce côté-là, l'argumentum ad personam, est mal vu au sein de la «communauté universitaire». La critique sérieuse cherche l'adversaire dans sa meilleure forme; elle s'honore elle-même en remportant la victoire sur son rival en pleine possession de sa rationalité. Le collège des savants a essayé de défendre aussi longtemps que possible son intégrité contre le corps à corps des démasquages de la critique de l'idéologie. ne démasquez pas pour n'être pas démasqué, pourrait être sa règle implicite. Ce n'est pas un hasard si les grands représentants de la critique - les moralistes français, les encyclopédistes, les socialistes, notamment Heine, Marx, Nietzsche, Freud - sont restés des marginaux de la république des lettres. Chez eux tout est à l'œuvre, une composante satirique, polémique, qu'on ne peut guère dissimuler complètement derrière le masque du sérieux scientifique. Ces signaux du non-sérieux sacré qui reste l'un des indices les plus sûrs de la vérité, nous voulons les utiliser comme poteaux indicateurs de la critique de la raison cynique. Nous trouvons en Heinrich Heine un compagnon de route à la fois sûr et peu sûr qui a réussi le tour de force indépassé jusqu'à présent d'unir théorie et satire, connaissance et divertissement. Sur ses traces nous allons essayer ici de réunifier les capacités devérité de la littérature, de la satire et de l'art avec celles du «discours scientifique».

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Le droit d'argumenter ad personam a été reconnu indirectement à la critique de l'idéologie même par l'absolutisme le plus rigoureux de la raison, par J.G Fichte - que Heine a si justement comparé à Napoléon - lorsqu'il dit que le choix d'une philosophie dépend de l'homme qu'on est. Cette critique enfonce l'aiguille avec une sérénité charitable ou un sérieux cruel dans les conditions humaines de l'opinion. Elle prend l'erreur par derrière et extirpe ses racines plongées dans la vie pratique. cette manière de faire n'est pas précisément modeste, mais son manque de modestie se disculpe par le principe de l'unité de la vérité. Ce que la «vivisection» met à jour, c'est le ridicule permanent des idéesdevant les intérêts qui sont à leur origine : attitudes humaines-trop-huamianes, égoïsmes, privilèges de classe, ressentiements, persistance des hégémonies. par une telle radiographie, le sujet antagoniste apparaît miné aussi bien psychologiquement que du point de vue socio-politique. On ne peut comprendre son point de vue que si l'on ajoute à ses autoportraits ce qu'en vérité il y a encore derrière et en-dessous. la critique de l'idéologie parvient ainsi à une prétention où elle rejoint l'herméneutique : celle de comprendre l'«auteur» mieux qu'il ne se comprend lui-même. Ce qui y semble arrogant, peut s'y justifier par la méthode. Effectivement, l'autre perçoit chez moi souvent des choses qui échappent à ma conscience - et inversement. Il bénéficie de l'avantage de la distance que je ne peux exploiter qu'après coup, grâce au miroir que m'offre le dialogue. cela nécessiterait, il est vrai, un dialogue qui fonctionne, qui précisément n'a pas lieu dans le processus de la critique de l'idéologie.

Mais une critique de l'idéologie qui ne reconnaît pas clairement son identité de satire peut facilement devenir, au lieu d'un instrument de découverte de la vérité, un instrument de l'ergotage. Elle ne gêne que trop souvent la capacité de dialoguer, au lieu de lui ouvrir de nouvelles voies. Abstraction faite de l'affect général anti-scolastique et anti-intellectuel, cela explique une partie du malaise actuel causé par la critique de l'idéologie.

Voilà qui fait qu'une critique de l'idéologie, laquelle ne pouvant être satire, se présente comme science, s'empêtre de plus en plus dans de sérieuses solutions radicales. [...]

La réification la plus dépourvue d'humour de toute conscience adverse est née de la critique de l'idéologie qui se rattache à Marx - je ne veux pas discuter la question de savoir si cela est un bon ou un mauvais usage. En tous cas, la réification radicale de l'adversaire a été une conséquance réelle du réalisme politico-économique par lequel se distingue la théorie de Marx. mais ici un motif supplémentaire entre en jeu : si tous les autres «démasquages» ramènent la fausse conscience à des moments obscurs de la totalité humaine (mensonge, méchanceté, égoïsme, refoulement, scission, illusion, pensée de désir, etc.), le «démasquage» marxiste touche le non-subjectif, les lois du processus politico-économique dans son ensemble. On est loin des «faiblesses humaines, quand on critique des idéologies du point de vue de l'économie politique. Au contraire, on rencontre un mécanisme social abstrait, où les personnes travaillent, en tant que membres de telle ou telle classe, remplissent des fonctions distincetes; ils sont capitalistes, prolétaires, fonctionnaires intermédiaires, suppôtsdu systèmesur le plan théorique. mais ni dans la tête ni dans les membres du système on n'a une idée claire de la nature du tout. Chacun des composants du tout est mystifié selon sa situation de classe. Même le capitaliste, en dépit de son expérience pratique du capital ne trouve pas d'idée vraie de ce qui régit le tout, mais demeure un épiphénomène, nécessairement trompé, du processus du capital.

Ici, on assiste à un nouveau développement du cynisme moderne. Dès que j'admets le principe d'une «conscience nécessairement fausse», selon l'expression de Marx, la spirale de la réification continue à tourner. Il y aurait alors dans la tête des hommes exavtement les erreurs qu'il faut pour que le système puisse fonctionner - vers son effondrement. Dans le regard du critique marxiste du système, scintille une ironie condamnée a priori au cynisme.  Car il concède que les idéologies qui, regardées sous un angle visuel extérieur, sont de la fausse conscience, sont, sous un angle visuel intérieur, tout à fait de la conscience juste. Les idéologies apparaissent simplement comme les erreurs appropriées aux têtes correspondantes : la «fausse conscience juste ». On entend ici un écho de la définition que j'ai donnée du cynisme dans la Première réflexion préliminaire. La différence, c'est que le critique marxiste donne à la «fausse conscience juste» la chance de s'aclairer ou d'être aclairée - par le marxisme. Alors, pense-t-il, elle searit devenue la vraie conscience, non pas «fausse conscience éclairée» comme le dit la formule du cynisme. En théorie, il maintient la pesrpective de l'émancipation ouverte.

Toute théorie sociologique du système qui traite la «vérité» d'une manière fonctionnaliste - je le dis au préalable - renferme un puissant potentiel cynique. Et comme tout esprit contemporain est intégré au processus de ces théories sociologiques, il s'empêtre inévitalement dans le cynisme des maîtres, latent ou ouvert, de ces formes de pensée. Toutefois le marxisme, pris à l'origine, gardait une ambivalence entre les perspectives réifiantes et les perspectives émancipatrices. Les théories sociales non-marxistes du système n'ont plus aucune retenue. Alliées à des néop-conservatismes, elles décrètent qu'une fois pour toutes, les membres utiles de la société humaine doivent intérioriser certaines «illusions justes», parce que sans elles, rien ne fonctionne correctement. Il faut planifier la naïveté des autres, capital fix heing man himself. C'est toujours un bon investissement de faire appel à une volonté naïve de travail, peu importe dans quel but. Les théoriciens du système et les stratèges de la conservation n'ont-il pas de prime abord dépassé la foi naïve ? Mais pour ceux qui doivent y croire, est toujours en vigueur la formule : valeurs sûres et blocage des réflexions.

Celui qui donne les moyens d'une réflexion libératrice et invite à l'utiliser est, pour les conservateurs, un oisif sans scrupule et avide de pouvoir, auquel on rappelle que «les autres font le travail . Eh bien, pour qui ?»

Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, 1983, p. 40-46

un constat s'impose : aucune philosophie, aucune théorie n'a transformé le monde dans le sens où elle entendait le faire. D'une part la transformation du monde n'est pas produite par une théorie, d'autre part vouloir en appliquer une à le transformer la disqualifie en la "trahissant" inévitablement. Le meilleur exemple en est, concernant une 'théorie' qui ne fut pas sans influences historiques concrètes,  Marx et les marxismes. Ce qu'il en reste de fécond est une critique, pas un projet politique

pourtant, combien surprenant que l'on continue à faire des théories comme si elles pouvaient tenir la vérité du présent pour l'avenir. Comme s'il s'agissait d'avoir raison. Pour le vérifier quand c'est trop tard ? Ce n'est pas que la théorie soit toujours en retard, mais elle est toujours à côté, à côté de ses grandes pompes. Une des causes est l'egotisme des théoriciens, et leur concurrence sur le marché du sérieux théorique de l'objectivité

on peut s'étonner que je relaie des théorisations en partie contradictoires. Je ne les prends pas ou plus dans leur totalité, ni même leur cohérence séparée, pour la raison même évoquée plus haut. Chacune, condamnée à la séparation, ne peut produire que son propre échec, c'est ainsi dans l'essence de toute théorie face au réel. Je ne cherche pas non plus un syncrétisme, un moyen terme synthétique, ma propre théorie. Je cherche à les faire travailler ensemble comme critiques, à croiser leurs langages, à les ouvrir réciproquement là où elles sont fermées ou opposables

pour autant, mes choix, ce que je retiens ou rejette de chacune, n'ont rien d'aléatoire. Ils relèvent de critères que je m'efforce d'éclaircir en chemin, et qui doivent aider à ouvrir des chemins de traverse sans perdre le fil rouge des communs pour le communisme 

il en résulte certes un facteur d'incertitude qui n'a rien de rassurant pour qui cherche une théorie vraie, une théorie guide. Naturellement cela ne peut convenir à qui a besoin de certitudes, ne supportant pas l'inquiétante étrangeté et la fécondité du doute, pas plus que la complexité du monde. Il faut faire avec, et lutter en son sein avec toute la simplicité possible qu'indique ce fil rouge

a-t-on d'autre choix que lutter ?

dans les communismes comme combats : réflexions et luttes pour la révolution

28 avril 2014

Nommer la conjoncture : Commune de 1871 Stéphane Pihet GRM Groupe de Recherches Matérialistes

Texte intégral

'Ce texte porte sur les discours contemporains de la Commune, qui ont mis en jeu la surdétermination de son signifiant.

Nous revenons dans cette perspective à la place d’Auguste Blanqui, ses écrits, ses actes, mais aussi son « nom », en en proposant, ici encore, une lecture symptomale.'

penser le communisme, la révolution, l'identité etc.

«Je voudrais prolonger le discours, tenu par notre Séminaire, à propos de Blanqui et du marxisme. Ce qui suppose, aujourd’hui, de réfléchir sur « le mot d’ordre insurrectionnel », en abordant ce que j’avais nommé une phénoménologie matérialiste dans ses effets de seuil, lors de notre première séance. Il s’agit de comprendre, dans cette conjoncture qu’est la Commune de Paris, comment et pourquoi un mot d’ordre convoque ou non le peuple, l’interpelle ou non. J’entends par mot d’ordre ceci : alors qu’un réel donné se définit collectivement par son impossibilité même face à l’insupportable d’une praxis contre-révolutionnaire organisée, le mot d’ordre fera de cette impossibilité l’objet à dépasser pour continuer à vivre. Mot d’ordre qui aura pour effet de vérité – dans son échec même – de réfléchir une temporalité singulière du temps révolutionnaire. Ce qui en retour questionnera, chez Blanqui, ce qu’il nomme : le communisme

penser le communisme, la révolution, l'identité etc. Ernest Pignon-Ernest

- Auguste Blanqui, mot d’ordre insurrectionnel et communisme. Temps et contre-temps du politique
- Blanqui, le Nom surnuméraire
- Hétérogénéité des temporalités, ses raisons
  a) Le mot d’ordre insurrectionnel. Analyse du 14 août 1870
  b) Le temps du communisme, la patience créatrice
- Ecrire littérairement la Commune comme un énoncé politique. Une esthétique sans image
- Ecrire la Commune, comme une « contre-histoire ». Rapport de faits et rapport de force
- Faire de la Commune l’énoncé primordiale

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13 janvier 2014

moments de philosophes

Jean-Luc Nancy

« le communisme c'est le sens de l'être en-commun à penser » L'Humanité 24 août 2013

Je ne pense pas que nous soyons encore dans le post-moderne. Nous sommes dans un «post-post», c’est-à-dire en fait dans un « pré- ». Nous sommes « avant » ou au début d’un changement sans doute aussi profond et considérable que la fin de Rome ou la Renaissance.  Que faire?? n’est plus vraiment notre question. Mais plutôt d’abord: «?Quel faire ?» De quoi veut-on parler? [...] un désir de sens erratique, dont les modes néoreligieuses et néophilosophiques sont témoins. Prolifère ce que Marx nommait «?l’esprit d’un monde sans esprit?». Mais Marx lui-même n’a pas dit ce que pouvait être l’«?esprit?», dont il dit ce monde privé. Marx au fond faisait confiance, d’une manière à la fois kantienne et hégélienne, à un progrès et à un accomplissement de l’histoire. Il pensait que le capitalisme menait à bien une «prestation historique» en tirant l’humanité jusqu’à un point où auraient été produites les conditions d’une libération des sujétions et aliénations de la production elle-même.

Un coup de pouce nommé «révolution» ferait basculer l’existence entièrement autoproduite dans une répartition égale et universelle de tous les biens qui peuvent donner valeur à l’existence. En fait, «révolution» était moins un mot politique que spirituel : la révolution aurait fait jaillir l’étincelle d’un esprit nouveau. Cet esprit aurait compris et fait resplendir la «valeur» pure extorquée en « plus-value »?: la valeur intrinsèque du producteur humain. Marx était un humaniste et son sens très aigu et très fort de ce qu’il nommait « humanisme réel », pour l’opposer aux fadaises bien-pensantes ou utopistes, n’en présupposait pas moins «?l’homme?» comme une valeur absolue. Nous avons désormais besoin de penser l’homme plus que « humainement », si je peux dire. Plus ou autrement. En outre, il nous faut penser l’homme dans un monde qu’il a très largement métamorphosé, notamment par les besoins en énergie. La « révolution » reste le nom d’une exigence désormais clairement non identifiée. Nous devons ré-identifier « homme », « révolution », « histoire »… mais sans doute d’abord ré-identifier l’identité !

On ne pense pas le nouveau, pas au sens d’une représentation et d’un projet. On doit chercher à concevoir et à imaginer, certes, mais on doit aussi savoir que seuls opèrent en profondeur de secrets mouvements qui travaillent sous les consciences, sous les sciences et sous les philosophies, invisibles d’abord. Qui a inventé et voulu le capitalisme??[...] Il en va de même pour nous?: nous ne pouvons pas mieux voir l’avenir que ne le pouvait un bourgeois de Cahors découvrant les banquiers lombards vers 1430. Mais nous devons être attentifs et sensibles à ce qui bouge. Non à l’inédit proclamé inédit, qui n’est qu’une valeur marchande aujourd’hui déjà obsolète, mais à l’inouï pas encore audible. Nous devons nous faire des oreilles, tout comme d’ailleurs nous le demande la musique depuis déjà un bon siècle.

« Politique » constitue le mot le plus usé de notre lexique. Il veut tout dire : à la fois gouvernement, menée stratégique et conception globale de la vie ou du sens. En fait, il désigne à la fois une sphère séparée d’autres sphères et une enveloppe de toutes les sphères. Ou bien, on le réserve au soulèvement contre la domination – et plutôt au moment du soulèvement (insurrection, pouvoir instituant) qu’à sa conclusion (institution révolutionnaire). C’est un mot écartelé, ce dont rend bien compte l’expression ahurissante de «?politique politicienne?». [...]

S’agit-il de « gouverner » ? Mais de gouverner quoi ? Un système bancaire, des entreprises supranationales ? Un État ? De quel type ? S’agit-il au contraire de penser ce que c’est qu’être-en-commun lorsque ni Dieu ni maître ne nous donnent la raison de cet « être » ? Alors, il s’agit de plus que de « politique », si ce mot ne peut plus désigner l’« espace public » que pouvait représenter la cité grecque pour ses citoyens, hommes « libres » distingués de leurs esclaves, des femmes et des étrangers.  La « réappropriation » est plus que « politique » au sens que je viens d’esquisser. Elle doit bien sûr indiquer une ou des politique(s). Mais elle est d’abord de l’ordre de l’« esprit » ou du « sens ». Tout le monde est d’accord pour dire à voix basse que l’argent «?ne vaut rien?». Mais à voix haute, on n’entend que la valeur monétaire… Parlons autrement. Je ne garderai pas ce mot de « réappropriation ». Pourquoi « ré » ? À quoi faire retour?? Que nous a-t-on volé ? Rien peut-être : avant d’être des forces de travail et des unités citoyennes, nous étions des serfs d’un seigneur ou du seigneur Dieu. Est-ce cela qu’il faut se réapproprier ? Ensuite, s’agit-il de « propriété » ? Laquelle ? Marx disait « propriété individuelle » pour l’opposer à «?propriété privée?» et à « propriété collective ». Belle idée, mais que veut dire « individuel » ? Marx n’y entendait certes aucun individualisme. Il pensait – vaguement – quelque chose que certains aujourd’hui nommeraient « sujet » au sens d’affirmation d’un acte d’existence, d’une singularité valant absolument par elle-même. Or cela ne « s’approprie » pas sans s’éloigner de toutes les formes de propriété : la richesse, le « moi », l’identité…

La projection, la planification, la prospective et la programmation n’ont jamais fait que pro-jeter ce qu’il était possible de pré-calculer à un moment donné. Et par conséquent, de bloquer l’image d’un futur déjà assigné à résidence. Bien sûr, il faut prévoir et calculer : mais il faut d’abord arriver à voir ce qui doit être vu et par conséquent pré-vu. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire : il faut faire attention, mais attention à ce qui n’est pas visible, pas reconnaissable, pas formé…

Le mot « communisme » a porté depuis plus de deux siècles la question suivante. Une fois la société étalée comme telle, comme « association » des intérêts et des forces, et une fois l’« insociable sociabilité » (Kant) de cette société avérée, de deux choses l’une?: ou bien nous ne sommes pas du tout « en commun » et il n’y a qu’à gérer par la force, l’argent et la loi, un relatif équilibre « social »?; ou bien nous sommes bel et bien « en commun » et il n’y a aucun sens à une existence isolée. C’est ce fait même qu’il faut penser. Or, ce fait, nous le vivons tous, le sachant ou non. Sinon, pourquoi serions-nous là à nous parler pour un échange qui sera publié afin que d’autres y participent ?

une égalité qui ne soit pas mesurée par l’équivalence des marchandises, donc de nos forces de travail en tant que marchandises, éventuellement représentées comme des bulletins de vote et comme des « droits imprescriptibles ». Pas une égalité de nivellement, mais une égalité de dignités, toutes au fond inéquivalentes ? Est-ce que je vous vaux ? Est-ce que vous me valez ? Parle-t-on de nos salaires ? De nos mérites ? Lesquels ? De nos qualités morales ? Lesquelles ? Nul ne vaut personne et tous valent de valoir exclusivement une valeur absolue et non comparable.

Patlotch philosophe ?

penser le communisme, la révolution, l'identité etc. le programmatisme existenciel

l'abolition de la valeur dans Isidore Maboul

Que l'homme ne vaut rien

« Le misanthrope est celui qui reproche aux autres d'être ce qu'il est. » Louis Scutenaire

Isidore Maboul n'est qu'à mi-misanthrope. Il fait tout à moitié. Il se reprocherait de reprocher aux autres d'être ce qu'il est. Il s'en tient loin, des autres, proches. Il ne peut plus, il ne veut plus se voir en eux. S'en trouve-t-il meilleur ? Non. Différent ? Pas plus que tout le monde mais à quoi bon, ou mauvais ? Un lien social est-il échange de valeurs ? Que vaudrait un homme ? Un homme seul est un être inhumain... Point de valeur sans comparaison... Isidore est incomparable...  Maboul, un homme sans valeur ?.. Un abîme sans perplexité s'ouvre à son refus d'être. D'un infini la fin. D'un idéal de vie le vide sidéral. Se gardant d'y tomber Maboul Isidore est monté se coucher. La nuit porte conseil. Easy dort.

31 De la démesure

« Cet être des temps modernes, qui mesure, pèse et calcule exactement, est la forme la plus pure de leur intellectualisme, suscitant là aussi, par-delà l'égalité abstraite, le développement des éléments spécifiques le plus égoïste qui soit : et en effet, avec son intuition, la langue entend par un homme « qui calcule » tout simplement quelqu'un qui calcule égoïstement. » Georg Simmel, Philosophie de l'argent, 1900, Quadrige 2007, p.566

« La poésie c'est l'exaltation de ce qui n'est pas mesurable » Annie Lebrun, Appel d'air, 1988

Maboul n'a peur de rien, disions-nous, et moins encore du ridicule, car plus que l'échec, il redoute la réussite. Sans quoi il aurait pris des mesures pour y parvenir. On trouve dans tous les domaines des gens, des plus idiots aux plus intelligents, pour lesquels ne s'améliore que ce qui se mesure. De toutes choses ils prennent la mesure, afin de pouvoir en toutes choses prendre des mesures. Pour que leurs réussites puissent se comparer, il leur faut en tout et pour tout être mesurables. Se mesurer jusqu'à la démesure. Une mâle grandeur s'éprend d'un féminité sur mesure*, avec programme intégré d'allongement du pénis, costard trois-pièces dans la tête, et cuisine aménagée pour Madame. La vie est tailleur, my Taylor is rich. Isidore y voit un mélange harmonieux entre croyance en la science, religion de la valeur, et fantasme sexuel. C'est pourquoi, n'ayant pas peur du ridicule, il n'a pas envie de se mesurer. Incommensurablement, Isidore est ailleurs, Maboul s'est taillé.

* Mettons-nous un instant à la place de ce pauvre Monsieur Strauss-Kahn. Comment mesurer la différence entre une femme du monde libérée et une prostituée de luxe ?  

35 De la pétanque

Un fou lance ses boules sans se préoccuper ni de ses partenaires, ni de ses adversaires. Maboul et Isidore, dans La partie en tête-à-tête, font jeu égal, équilibré. Ils ne comptent pas les points. Maboul Isidore, joueur incomparable, ne se mesure qu'à lui-même.

Slavoj Zizek  film 15 mn 24 octobre 2013

penser le communisme, la révolution, l'identité etc. 'rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion' Hegel

« On s'est rendu à Ljubljana en Slovénie pour rencontrer le philosophe communiste et théoricien culturel Slavoj Zizek. Le « philosophe le plus dangereux de l'Occident » nous a parlé de son dernier film, The Pervert's Guide to Ideology »

« - quand pendant une nuit la structure du pouvoir s'écroule, et que les gens peuvent faire ce qu'ils veulent, mais qu'ils se contentent de voler des pompes et de consommer plus

SZ - exact, mais beaucoup de gauchistes me détestent pour ça, ceux qui ont essayé de racheter les émeutes de Londres, et je suis partiellement d'accord. Ils prétendent que même s'ils se sont contentés d'attaquer un supermarché, c'était ue manifestation à grande échelle. Mais je ne suis pas d'accord quand ils disent que ça commence comme ça, avant de devenir un véritable mouvement politique. Je leur dit OK, mais cette deuxième étape ne se fera jamais. C'est ce que disaient les stalinistes. OK, il y a la violence, des purges, des goulags, mais attendez la génération suivante... désolé ça n'arrivera jamais. Toutes les révolutions se font quand les choses s'améliorent un peu, quand il y a une ouverture. C'est là que les gens espèrent plus, sont déçus, etc. Regardez en Egypte, je sais c'est horrible de le dire, mais sous la présidence de Moubarak, les Egyptiens vivaient relativement bien. Il y avait une nouvelle classe moyenne, etc.

- et pourtant c'est cette classe qui s'est soulevée contre Moubarak

penser le communisme, la révolution, l'identité etc. 'la grande ruse, c'est que les choses soient comme elles sont' Hegel

SZ - on a vu ses limites de façon tragique, parce que cette nouvelle classe ne pouvait pas s'identifier à la gauche populaire, pour songer à s'y connecter

- certains Egyptiens semblent l'assumer parce qu'avec tous ces coup d'Etat, toutes les révolutions sont devenues inutiles. Je me demande si vous pensez que c'est le commencement de quelque chose d'encore plus révolutionnaire...

SZ - à long terme, oui. Je ne suis pas complètement pessimiste. Nous ne sommes pas en train de revenir à la période Moubarak. Il s'est passé quelque chose, pour reprendre des termes pathétiques : la société civile s'est réveillée. Il existe tout un réseau de syndicats, d'organisations intellectuelles. La société, la laïcité, Aucune armée corrompue, aucun complexe industriel et aucun frère musulman ne s'est réveillé. Et c'est quelque chose. je cite toujours Walter Benjamin, qui disait que derrière tout régime fasciste se cachait une révolution ratée. Nous ne devons pas oublié que ces prétendus musulmans fondamentalistes ne sont qu'u erstaz de la gauche ratée. au cours de ces dernières années, on a vécu la disparition de la gauche laïque. Prenez l'Afghanistan, ce n'était pas un pays conservateur. Il y a 40 ans, c'était une monarchie progressiste avec un roi pro-Occident et un parti communiste. Ce parti était tellement puissant qu'il a fini par prendre le pouvoir. Et puis la Russie est intervenue, et l'Amérique a soutenu les musulmans fondamentalites. Il y a 40 ans, l'Afghanistan était un pays relativement ouvert, laïque, technocratique. C'est son implication dans les politiques internationales qui l'a rendu fondamentaliste.

- et le fondamentalisme islamique s'inspire des interprétations marxistes de Saïd Qotb...

SZ - c'est la grande tâche à accomplir, aujourd'hui, comment se libérer du cercle vicieux du libéralisme pro-Occident, et du fondamentalisme. Ils se maintiennent en vie, je pense.

(en suite ils parlent de la Syrie...)

penser le communisme, la révolution, l'identité etc. 'c'est une chose terrible qu'avec les femmes, il n'y ai jamais moyen de placer un mot' Hegel