Maboul Isidore Roman feuilleton Février 2012

 

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Maboul Isidore Roman feuilleton Février 2012 

Pour des liens qui fonctionnent, sur mon ancien site Maboul Isidore

à Bouvard et Pécuchet, sans attendre Google

42 épisodes écrits et mis en ligne du 4 au 29 février 2012.

« 42 est la réponse à the Ultimate Question of Life, the Universe and Everything, dans l’œuvre de Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique, mais le problème est que personne n'a jamais su la question précise.» d'après Wikipedia, voir aussi 42.

« Son désarroi était tel qu'il se demandait si, selon le vieux dicton japonais, ce n'était pas ses quarante-deux ans qui lui portaient malheur.» Les dunes de Tottori, Nishimura Kyotaro, Seuil policier 1992, p.76

Ici, prosaïquement, un homme averti en vaut deux, 42 est la moitié de 84 = 7 x 12 = 6 x 14 etc. qui structure Livredel

*

1 D'éclats-ration

à Bobby Lapointe, Le tube de toilette et Stéphane Mallarmé « Aboli bibelot d'inanité sonore »

Aboulie ? Bible et lots ! Vanités ? Déshonneurs !

2 Déclamation

L'acédie assez dit sans cédille a cessé
la boulimie dans l'aboulie déboule
les boules en bouillie c'est
là que tout s'écroule

hélas où rien ne s'abolit
dans le brouillard des arts au désert exercés
brouillés en vain dans le Brouilly
tu vois que boire fait des faux

devins Ah ces chers asséchiés sans Saussure
à s'épier pris de soif en socquettes de haine
à côté de leurs pompiers en fleurs
de rhétorique et nunc à niquer la nunuche pendule

à leur coup d'essor rage Oh que rouge est mon coeur
où j'ai le noir en sang de mon cri pur de corps

(dans Le Sang noir de Louis Guilloux, Cripure est inspiré de son ami Georges Palante) Voir Guilloux/Palante Sonnet 167

3 D'une instablation

Quel plaisir Isidore M. ne s'offrit-il pas, lisant les pages 295-296 du roman 2666 de Roberto Bolaño, traduit par Roberto Amutio, soufflant (à Isidore) ses vieilles lectures, Calvin Tompkins et Pierre Cabanne, à propos de Marcel Duchamp - un cadeau de mariage à sa sœur Suzanne - des « instructions pour accrocher un manuel de géométrie à la fenêtre de son appartement et l'attacher à une corde, pour que le vent puisse "feuilleter le livre, choisir les problèmes, tourner les pages et les arracher"», Duchamp expliquant à Cabanne « Cela m'amusait d'introduire l'idée de bonheur et de malheur dans les ready-mades, et puis il y avait la pluie, le vent, les pages volant...» puis avouant, selon une interview rapportée par Tompkins, son plaisir à discréditer "le sérieux d'un livre empli de principes", ou laissant entendre que « l'exposant aux rigueurs du temps, "le traité avait enfin saisi deux ou trois choses de la vie".»

Isidore Maboul n'avait rien d'un néo-dadaiste, comme Mike Kelley dixit la presse honorant ce "Duchamp californien" de son récent suicide, mais il était superspicieux. Aussi le jour de la fête au vent instabla-t-il, par moins 7°, sur le carreau du temple des affaires, ce parvis sans défense par de glaciaux blizzards balayé, un étendoir semblant élevé, auquel il suspendit une douzaine d'ouvrages de théorie communiste, de sorte qu'exposés à la rigueur des temps, le vent, en en tournant en arrachant les pages, puisse y puiser, épouser, des problèmes, et que ces livres glacés du show soient saisis par la valeur d'effroi *.

PS : à ce stade de ma lecture, et à l'heure où j'écris ces lignes, je ne pourrais l'affirmer, mais il semble que l'Amalfitano, protagoniste dans 2666 de Bolaño de la partie éponyme du roman, et de cette séquence où, comme Isidore, il se livre à un détournement de Duchamp, n'ait rien à voir avec Morgan Amalfitano qui, ce soir, joue en milieu de terrain la partie de l'Olympique de Marseille contre Lyon. On relèvera néanmoins que celui-ci semble poser, dans une interview, tout à la fois, et sans en avoir l'air, les mêmes questions au foot-ball, à la littérature, et à la théorie communiste : « On voit aujourd’hui que l’état d’esprit est cohérent. Avec le temps, la découverte des uns et des autres, les automatismes, on a rajouté de plus en plus de jeu, de vie. On essaie de transmettre, de contaminer dans le bon sens. Chacun communique à sa manière ses capacités dans un groupe ». Source FootMercato. Toute ressemblance semble toutefois relever du hasard, étant donné que le père de l'Amalfitano, de Bolaño, était amateur de boxe, non de foot-ball, et que lui-même s'occupait certes de littérature, mais pas de communisme théorique.

* "Philippe Muray explique aussi que les valeurs d’éloge et d’effroi [prétendues remplacer valeurs d'usage et d'échange] peuvent être regroupées sous le label «valeur de dressage». Car il s’agit en fait de dresser le nouveau «citoyen» pour lui apprendre à vivre dans la «société des réseaux» et à être «pleinement heureux de ses connexions»" in Dresser le citoyen suite aux entretiens avec Elisabeth Levy. Qu'il ne soit pas pardonné à l'auteur de ce roman de faire référence à ce « nouveau réactionnaire », qu'il fut néanmoins.

D'il était une foi 

Maboul I. revit ce qu'il revit. Les yeux d'Argus avaient la cote en deuil de vérités. L'avenir était alors un os à ronger son frein. C'était au temps où la femme descendait du songe, le temps où l'infini, la gueuse enfarinée, semait la panique dans la totalité en proie à la raison, qui se mordait la queue et se mourrait d'indigestion. Un destin grêle. Un festin long et menu le midi seulement sauf le dimanche, Dieu merci chez Leclerc, où l'eau bénite était en promotion.

D'un examen blanc

« Lors de la guerre de Cent Ans, le blanc s'opposait au rouge, marquant la fin des hostilités.» Symbolisme des couleurs, Wiki

Isidore M. n'aime pas la violence, mais se doit prêt pour la guerre civile. Dédaignant l'arme à feu, il choisit l'arbalète, la fronde ou la sarbacane, le boomerang, le couteau à lancer. Il s'exerce des heures, chaque jour chaque nuit. Il vise, sur la porte fermée de son bureau, la silhouette asexuée de l'ennemi de classe inconnu. Le jour, il poursuit un chat noir qui traverse la rue, et la nuit, des chats gris. Il tire sur la pomme d'amour posée sur la tête de sa fille. Il canarde les panneaux d'interdiction, les murs d'obligations, les affiches électorales, les enseignes commerciales, les slips mauvais genre de Yannick Noah, les publicités pour dessous érotiques au bord des voies poids lourds, qui trompent la vigilance de classe des prolétaires de la route. Obstiné à l'entraînement, il acquiert force, ruse, habileté.

Maintenant, Isidore est prêt. Il maîtrise à la perfection les techniques de combat éloigné, d'une absolue nécessité pour le jour, proche, de la guerre sociale totale et définitive, que les prévisionnistes de la révolution ne manqueront pas d'annoncer le lendemain, sur Tweeter, où il n'est pas inscrit.

D'un sinistre de la civilisation 

« Toutes les civilisations (toutes les cultures) ne se valent pas » Un ministre français de l'Intérieur, 4 (5) février 2012

Isidore est si civilisé qu'en d'autres circonstances il pourrait être ministre de l'Intérieur. Seulement voilà, il ne voit à ce monde ni intérieur ni extérieur, et de civilisation, qu'une globalisée. Être ministre de ce tout dépasse raisonnablement toute ambition, d'autant qu'en étant dépourvu*, Isidore, tel Bartleby, préfèrerait ne pas... Ne pas être civilisé, ne pas être ministre, n'avoir d'intérieur que vu de l'extérieur (tel que Chaval en dessinait le ministre), et réciproquement (aurait dit Pierre Dac, poil au-dedans, où les chauves sourient).  À Totav Tzvedoron (la pilule) qui affirme une seule civilisation, plusieurs cultures**, il répond "Quand j'entends le mot culture, je sors dans le désert". Sans ambition, pas sans désir, Maboul se verrait bien pourtant, en d'autres circonstances, ministre du désert. En jardinier, puisque c'est de culture qu'il manque le plus.

* Voir L'homme sans ambitions, 2005
**
Tzvetan Todorov, Le Point, 7 février 

De la volonté d'impuissance

Maboul ne vit pas. Isidore est vécu.

C'est par méprise qu'il a pu passer pour, qu'il s'est même pensé, nietzschéen, vitaliste, ratgébiste*. Ni surhomme, ni sous-homme, plutôt anhomme, et donc aux yeux des autres anormal voire, du fait d'en faire profession (de foi), anormaliste. Il est vrai que quiconque le connaîtrait serait bien inspiré de l'ajouter à sa liste d'anormaux, malade de la peste. Lui, dans son besoin de repères tranchants, trouverait normal qu'on le croie malade, souhaitable, contagieux. S'il use et ruse de cette étrange métaphysique, c'est pour lui pur prose-élitisme, et non prosélytisme. C'est pourquoi il se complait d'avoir, contre tout le monde, non point raison, mais tort. Qu'on soit d'accord ou pis qu'on le suive, comment l'admettre, le supporter ? De fil en aiguille, il s'est ainsi passionnément détruit tout intérêt à vivre dans ce monde d'échanges et d'usages. Il en est plus qu'usé, du commerce des âmes et des corps. Pour autant, peu pressé d'en mourir, il se fait fort de l'écrire.

C'est ainsi qu'Isidore Maboul en vint à n'être que vécu. Venu, visu, vécu.

* de Ratgeb, pseudonyme de Raoul Vaneigem

Que l'homme ne vaut rien

« Le misanthrope est celui qui reproche aux autres d'être ce qu'il est. » Louis Scutenaire

Isidore Maboul n'est qu'à mi-misanthrope. Il fait tout à moitié. Il se reprocherait de reprocher aux autres d'être ce qu'il est. Il s'en tient loin, des autres, proches. Il ne peut plus, il ne veut plus se voir en eux. S'en trouve-t-il meilleur ? Non. Différent ? Pas plus que tout le monde mais à quoi bon, ou mauvais ? Un lien social est-il échange de valeurs ? Que vaudrait un homme ? Un homme seul est un être inhumain... Point de valeur sans comparaison... Isidore est incomparable...  Maboul, un homme sans valeur ?.. Un abîme sans perplexité s'ouvre à son refus d'être. D'un infini la fin. D'un idéal de vie le vide sidéral. Se gardant d'y tomber Maboul Isidore est monté se coucher. La nuit porte conseil. Easy dort.

9 De fèce qui me plait

Mais on n'est pas en mai. Alors Isidore prend sur lui. Car Maboul est sournois. Il fait sous lui par défaut de surmoi.

10 D'un débat intérieur vu de l'extérieur

À la question Qu'est-ce qu'être normal, Freud répondait : « aimer et travailler ». Pour Nietzsche, le travail salarié constitue « la meilleure des polices », « il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance ».

Isidore M dit à Maboul I Va pour aimer, mais travailler,  et quoi encore, aimer travailler !? Maboul I lui répond, la civilisation du manège, la ronde à la folie, c'est l'injonction d'aimer et travailler et le rendre impossible. Ensemble ils en conviennent, calmons-nous, rendons affreux ce qui est à Freud.

11 De questions existessentielles

Supposons communiste Maboul, misanthrope Isidore. Ils sont dans un bateau. L'un deux tombe à l'eau.

- Est-elle glacée ?
- Qu'est-ce qui reste ?
- Qu'en est-il de l'Un ?
- Est-il un autre ?

Question subsidiaire, pour départager les gagnants : Rimbaud a-t-il enculé Stirner ?

12 D'une conviction du doute

« N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi.» (Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973). 
"Doute de tout" disait quant à lui Marx, proposant de connaître, afin de la transformer, la réalité « sous l'apparence trompeuse des choses »

Pourquoi diantre Isidore s'acharnait-il à détruire systématiquement ses convictions ? De penser faisons table rase ? S'imaginait-il qu'une fois vidé de toute certitude venue des autres, il pourrait commencer à penser par lui-même ? Maboul I doutait de la méthode. Ensemble, ils étaient confrontés à leurs idées comme le Capitaine Haddock au sparadrap

 Maboul Isidore Roman feuilleton Février 2012*

13 D'un problème d'Isidore M.

« L'humanité ne se pose jamais que les problèmes qu'elle peut résoudre, car, à regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir Contribution à la critique de l'économie politique, Karl Marx

À regarder de près, Isidore M ne se pose jamais que des problèmes que ni lui ni l'humanité ne peuvent résoudre, dans des conditions immatérielles sans voie de devenir. Maboul I se dit à part soi qu'Isidore M n'existe pas, sans lui.

14 De la déraison

« Ce philosophe [...] a entrepris de démontrer que la "maladie mentale" n'est rien d'autre que l'effet de la répression de la Déraison par la Raison par les intérêts d'une certaine société [...] Dans une telle perspective - appelons-là "idéologique" - être fou, paraître fou, être traité de fou, n'a rien à voir avec un phénomène de nature...» Henri Ey, sur Michel Foucauld, dans Claude Quétel, Histoire de la folie de l'antiquité à nos jours, Tallendier 2009, p.517

La folie a raison de la raison, mais la raison jamais de la folie. Supériorité de la folie ? La folie réside-t-elle dans la raison ? S'y repose-t-elle de la pensée ? Assurément non. Maboul I pense qu'Isidore M est fou de raison. D'en n'avoir raison le rend fou.

15 De peurs 

Sacrophobie, géphydrophobie, claustrophobie, agoraphobie, nécrophobie, hématophobie, pisciphobie, clinophobie, trichophobie, logophobie, vestiophobie, iatophobie, gynéphobie, ombrophobie, thalassophobie, anthophobie, dendrophobie, optophobie, pédophobie, balistophobie, tropophobie, agirophobie, chromophobie, nyctophobie, ergophobie, décidophobie, anthropophobie, météophobie, pantophobie, phobophobie...

Peurs ? Souffrances psychiques devant... la religion, traverser un pont, un espace fermé, un espace ouvert, les morts, le sang, manger du poisson, les lits, les cheveux, les paroles, les vêtements, les médecins, les femmes, la pluie, la mer, les fleurs, les arbres, ouvrir les yeux, les enfants, les balles, changer de situation, traverser la rue, telle couleur, la nuit, le travail, prendre une décision, les gens, les phénomènes météorologiques, tout, ses propres peurs...

Telle est la liste que dresse Bolaño, aux pages 577-580 de 2666, dans La partie des crimes. Maboul Isidore allongerait l'énumération du parti de la trouille - ceux qui auraient peur de la révolution. Isidore craint plutôt les trouillophiles, appâteurs d'anarchiophobes et communisophobes, d'abolinophobes et autres individuophobes. Il s'effraye d'être lui-même atteint de décidophobie, la peur de décider*, ou pis ligoté par l'agerophobie, la peur d'agir. Maboul est effaré, car lui n'a peur de rien (il déplore en bavard la logophobie, peur des paroles, redoute en poète la motophobie, peur des mots, mais espère en secret contagieuse l'ergophobie, peur du travail).

* Maboul I dit qu'Isidore M est doutophile, les camarades, défaitiste. 

16 De la nécessité du débat interne

« La faculté de l’homme de se diviser lui-même en parties et de ressentir une quelconque partie de lui-même comme constituant son véritable Moi qui entre en conflit avec d’autres parties et lutte pour la détermination de son activité – cette faculté met fréquemment l’homme, pour autant qu’il a conscience d’être un être social, dans une relation d’opposition aux impulsions et intérêts de son Moi qui restent extérieures à son caractère social: le conflit entre la société et l’individu comme un combat entre les parties de son être.» Georg Simmel, Sociologie et épistémologie, pp. 137-138

Maboul croit qu'Isidore n'a rien compris, Isidore qu'il n'y a rien à comprendre, ensemble que tout reste à faire, que ce n'est qu'un début. Ils sont d'accord mais - il y a toujours un mais -, ne sachant sur quoi, décident de commencer par s'entendre pour convenir qu'il faudrait poursuivre l'intérêt d'avoir des divergences, tranchées ou non, susceptibles de nourrir un débat riche et fécond. En un mot, ils sont prêts à reconnaître qu'il vaut mieux repousser à plus tard toute décision, plutôt qu'en prendre une précipitée à propos de laquelle pourrait survenir un doute préjudiciable au succès de leurs efforts communs. Maboul est satisfait qu'Isidore soit content, en quoi il se trompe doublement, car Isidore, qui a le sentiment de s'être fait berner, est furieux du naïf optimisme de Maboul, alors que le monde est au bord de l'explosion*. Il faut en finir, oui, avec la tromperie des apparences réelles sur le réel trompeur des choses. Néanmoins soucieux de préserver leur précieuse unité, Isidore accepte la proposition de Maboul : prendre ensemble une douche froide. 

* Voir « Au bord de l'explosion » ?11 février. Pour d'autres experts, ce serait « au bord de l'implosion ». Rien n'indique qu'ils parlent du même bord...

17 D'un conflit épineux

Qu'Isidore s'amuse irrite Maboul I. Il n'y a franchement pas de quoi rire. L'auto-dérision est une défaite, un aveu d'impuissance et d'abandon. À force de te moquer de nous, tu verras, il n'en restera rien, que la mauvaise insignifiance. Allons allons, ce n'est qu'un peu de prose, où mon ami j'arrose les pouvoirs du vain dans l'océan d'évanitude. Et tu t'en piques !? Non, je m'enrôle. Ah bon, au service de quoi ? De la nécessité de passer du temps utile à l'inutilité du temps.

18 Le traité du tout est rien

Maboul Isidore a trouvé sur internet - ce lieu de toutes mes connaissances, dit-il - un ouvrage au titre alléchant, Le traité du tout est rien. Survolant les premiers chapitres, à son goût trop spéculatifs, il s'est rendu directement aux pages concernant l'action, pour en retenir ces lignes, la substantifique moelle pratique : « Un rien qui vous occupe est tout. Tout n'est rien dont on s'occupe. Rien n'existe si l'on s'en n'occupe. L'humanité se scinde en deux catégories, ceux que tout préoccupe s'occupant de rien, ceux occupés d'un rien occultant le tout. Suffit d'un rien, d'eux tout s'occupe. Tout est rien. »

Il y a des jours comme ça, on tombe sur des phrases lumineuses. D'emblée, Isidore se sent appartenir à la première catégorie, Maboul à la seconde. Désormais, rien ne sera plus comme avant. D'exaltantes perspectives d'actions et d'inactions s'offrent à leur détermination objectivement une et indivisible. Avec devise d'évidence : pour rien au monde renoncer à tout.

19 De l'amour

Saint-Valentin. Maboul aime Isidore M. Séparable aboli. Ah beau lit d'amour !

20 De l'usine

Maboul dit qu'à l'époque de Nekrassov*, quand on criait « Désespérons Billancourt ! », c'était mal. Pourtant, la suite montra qu'il n'en fallait rien espérer. Isidore ajoute qu'aujourd'hui, plus de Billancourt à désespérer, c'est mieux, car tout à espérer du désespoir.

* Pièce de Jean-Paul Sartre, 1955. Billancourt, usine Renault, la plus grande concentration ouvrière en France, métaphore du prolétariat.

21 D'la poule et d'z'œufs et d'le poulet

Maboul dit « La lutte et le communisme, c'est comme la poule et l'œuf. » « La poule et l'œuf ne font que le poulet. » lui oppose Isidore - Hmm, fait Maboul, la police du capital... - Capital et communisme même combat ? - Hmm... moui, face à face - Alors après la révolution, plus de capital, plus de communisme ? - Ça dépend - De quoi ? - Du temps - Je s'rai plus là - Si c'est pas toi, quelqu'un des tiens - Quelqu'un détient quoi, si la propriété l'est abolie ? - Chacun l'unique en sa propriété - Mais moi je ne suis rien, qu'à toi qui est mon tout, Maboul - Rien ne sera plus à personne, Isidore - Tu veux dire qu'avec la révolution, Maboul, je ne serais pas même, un peu, ta poul... - Merde ! Isidore, c'est l'heure de pondre ! - Fait pas un temps à mettre un œuf dehors - On répond pas on pond ! Pas d'temps à perdr faut pondr ! - Pour la reproduction du poulet ? - Qu'on rattrap jamais - Si, la preuve, c'est qu'on le mange - J'ai pas dit le poulet, le temps perdu ! Isi' tes con ou quoi ? - T'as raison, Mab', l'capital, c'est la recherche du temps gagné - Triste de nous, v'là-t'y pas Proust communist en son genre ? - J'le vois pas l'rapport, quel genre ? - Le rapport sexuel n'existe pas - Dieu non plus - Vrai, sinon s'rait genre communist en chef de parti - C'est t'y pas la preuve qu'exist mêm pas - Pas comm l'homm - Lui non plus ? - Lui non plus quoi ? - L'homm qu'existe pas comm Dieu - Si qu'il exist pas, le communism l'est foutu - Foutue preuve qu'l'homm l'exist pas comm Dieu - Ça dépend pas ? - Quoi qui dépendrait d'qui zou quoi ? - L'existenç d'l'homm, d'la lutt, du genr Dieu, qu'est-c'que j'en sais de quoi encore ? - Rien. T'en sais rien que je sache nous n'conchiassions. Pis d'abord, c'est quoi l'rapport ? - T'as t'y point dit C'est comm la poul et l'œuf ? »

22 D'une homonymie advenue

... par hasard objectif, d'un jeu de société, ça ne s'invente pas. "Découragé, face à une trop grande adversité, le Dr Isidor Maboul en arrivera jusqu'à vouloir attenter à sa vie." Gabel, feuilleton, 42ème épisode

23 De deux monologues

- Sans Isidore que ne suis-je, est-il fou ?
- Être ou ne pas être Maboul...

24 D'un dialogue

" L'amitié est incompatible avec la vérité, seul est fécond le dialogue muet avec nos ennemis." E.M. Cioran, Écartèlement, Œuvres p.1446

- Nous n'avons plus rien à nous dire

Maboul Isidore Roman feuilleton Février 2012 

Je dirais même...

- À nous rien dire nous avons plus

25 De Maboul supposé communiste, par Isidore

« [L'homme] est le bavard de l'univers; il parle au nom des autres; son moi aime le pluriel. Et celui qui parle au nom des autres est toujours un imposteur. Politiques, réformateurs et tous ceux qui se réclament d'un prétexte collectif sont des tricheurs. Il n'y a que l'artiste dont le mensonge ne soit pas total, car il n'invente que soi. » Cioran, Précis de décomposition, Œuvres p.594

On a supposé, ici même, que Maboul pourrait être communiste. On le connaît bien mal. En étant maintenant séparé, je  m'exprime librement à son sujet. Maboul, je le connais bien, autant que moi pour ainsi dire. Comment il a pu offrir les apparences d'être communiste, je ne me l'explique pas, lui-même ne le saurait. Mais il doit savoir maintenant qu'il ne l'est pas, sinon il ne m'aurait pas quitté (ou alors pour une femme qui n'est pas son genre).

En vérité, dès que Maboul a compris le communisme comme une foi, il a cessé d'y croire, un peu comme l'ami François Dufrêne meurt de crise cardiaque en apprenant sa maladie du cœur. Pour Maboul, le plus grand mérite de la théorie communiste objectivement déterminante est de lui en avoir administré (sic) la preuve. Preuve déterminante pour lui, la preuve, elle l'en a vacciné, du communisme. Comment se supporter communiste en croyant, pis, prosélyte sectaire ? Non qu'il soit contre le communisme, loin de là, il est ailleurs, d'une race étrangère à cette dimension de la vie, persuadé qu'elle nuira à la singularité des êtres, bridés sous leurs conditions communes et grégaires, auraient-elles aboli les anciennes. Il faut aimer les hommes pour être concrètement communiste, les aimer un peu plus qu'en général... jusqu'en leurs défauts particuliers... y reconnaître les siens individuels... Le communisme ne concerne Maboul que de loin... pour les autres... améliorer leur sort matériel... L'injustice sociale dont ils sont victimes trouble sa conscience plus que sa tranquillité. Ne sachant vivre ni parmi eux ni comme eux, il s'en est tenu à distance, et les hommes lui sont devenus plus que prochains lointains. On dira que Maboul est individualiste, pis, égoïste ! Mais du point de vue communiste, quel sens, sinon moraliste ? Pauvre Marx, s'il avait su que se poserait un problème si plein d'humanité... 

« L'unique moyen de sauvegarder sa solitude est de blesser tout le monde, en commençant par ceux qu'on aime.» Cioran, De l'inconvénient d'être né, Œuvres p.1332 

Maboul n'est pas, comme moi, supposé misanthrope, il s'est découvert amateur d'une solitude dont la plupart sont incapables, tant et si bien que pour lui, l'émancipation des individus par eux-mêmes, celui qui ne la conçoit que collectivement, comment peut-il avoir la moindre idée de ce que cela exige de chacun et signifie pour tous ? Putain d'antinomie. Toujours est-il qu'aimer la solitude au point de se séparer à moitié de soi-même, nulle révolution n'en ouvrira à personne le secret. Maboul en a le privilège. Il n'entend pas qu'on l'abolisse.

Si Maboul s'intéresse encore à l'histoire, c'est par habitude - qu'il nomme sa fidélité, par complaisance - et comme à un roman délivré en feuilleton sporadique, un roman policier au long cours, interminable si possible, avec une intrigue à suspense permettant d'attendre indéfiniment une hypothétique résolution, dont il espère qu'elle sera repoussée assez loin pour qu'il n'ait pas à vivre l'horreur de la dernière ligne de la dernière page, la solution du crime, la mort du criminel, bref, la fin du livre, appelez ça comme vous voudrez. Disons qu'il aime l'histoire comme roman réel. L'histoire trompe son ennui mieux que les romans des livres, qui ont terriblement une fin, et ne font qu'imiter la réalité de la manière la plus irréelle qui soit, par définition de la littérature, ou la ré-inventer pour le plaisir premier si ce n'est exclusif de l'auteur, ce comble du menteur - j'en sais quelque chose -, et secondairement de lecteurs dont la principale utilité est d'acheter le livre, que tout écrivain honnête devrait plutôt, par respect de son propre néant pour autant qu'il en soit conscient, s'interdire de leur vendre... L'avantage de l'histoire, c'est qu'elle est gratuite, en temps réel, bien qu'à un rythme trop lent pour une vie humaine, car naturellement l'histoire n'est pas la succession de l'actualité, encore moins des actualités. L'histoire est un emboîtement de présents radicaux ouvrant des avenirs, pas une suite de moments contemporains insignifiants prolongeant le passé. Mais Maboul appartient-il seulement à l'histoire ? Il ne vit pas au présent. Il n'est radical que face à lui-même, et encore... je n'en dis pas tout. Au présent il est pur spectateur, Maboul. Cela étant, je ne sais pas vous, mais pour moi, l'important dans le moment présent c'est que sans moi, Maboul n'existe pas. Je le veux. Qu'il me manque. Lui ne le sait pas. Pas encore.

Quant à ce que Maboul pense du communisme, pour autant que ce soit du moindre intérêt, on peut s'en faire une idée par sa réponse à cette fille, Anita, qui disait regarder "au-delà du ciel", à qui il avait assuré qu'il n'y a rien derrière [azurément parlant] et qui, quand il était revenu, avait disparu **. Hé bien imaginez que pour Maboul, le communisme, c'est le derrière du ciel. Quant à la fille, elle n'était pas à son goût assez pour qu'il la berce d'illusions sur les dessous du ciel et le derrière des nuages. Il n'est au demeurant pas nécessaire d'aimer les hommes au-delà du général pour aimer singulièrement certaines femmes en particulier. On n'est pas davantage tenu, pour les aimer, de leur trouver un genre de femme. C'est au présent que je parle d'amour.

** Voir Livredel II, Livre de Catherine, chapitre 2

26 D'Isidore supposé misanthrope, par Maboul

Isidore supposé misanthrope !? Mais qu'est donc le supposeur supposé être, sinon ici dépourvu de sérieux ? Pour avoir supporté Isidore toute ma vie, j'en sais quelque chose, il est le plus charmant des hommes, surtout quand il est seul (avec moi s'entend). Bien sûr il est un peu ailleurs, Dieu sait où, lui-même non, tant et si bien qu'à l'instant où on le croit présent, il n'est là pour personne. Pas même pour lui. Étant là absent au présent, il n'est qu'asocialement associable. Le privilège d'Isidore, c'est d'abolir le présent sur la base du présent.

C'est qu'en Isidore on peut voir, au pied de la lettre, comme un genre de communiste absolu, ayant réalisé la plénitude de l'immédiateté individuelle entre nous (lui et moi) dans un monde sans histoire, hors l'espace-temps constituant les coordonnées habituelles, matérielles et transcendantales, des êtres humains concrets. En lui s'abolit l'humanité sur la base de l'humanité, l'homme sur la base de l'homme, la solitude sur la base de la solitude, l'ennui sur la base de l'ennui. Isidore annonce l'abolition du communisme sur la base du communisme. Son seul échec, c'est la vie, d'avoir raté l'abolition de sa vie. Une vraie réussite. Et le temps. Mais le temps il convient de ne pas l'abolir trop tôt, parce qu'après ce serait trop tard.

Sans moi, Isidore n'existe pas, me disais-je un jour à part moi. Maintenant que nous sommes désunis, il va me manquer. Je crains qu'il ne disparaisse tout à fait. Si je le revois, je lui poserai la question, certain qu'il me répondra : « Va voir ailleurs si j'y suis ». Ou alors c'est qu'il ne voudra pas être dérangé (entre nous, ne lui répétez pas, il est déjà assez dérangé tout seul), ou qu'il aura rencontré une femme de son genre, étrangère de sa race, qu'il aura convaincue de découvrir ensemble les dessous du ciel. Entendons-nous bien : Isidore est un pur nuageux.

27 De Maboul un courrier

« Il n'y a quelquefois entre deux hommes de fausses ressemblances de caractère, qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps. Mais la méprise cesse par degrés, et ils sont tout étonnés de se trouver très écartés l'un de l'autre, et repoussés, en quelque sorte, par tous leurs points de contact.» Chamfort, Maximes et pensées, Folio, p.59

Des années plus tard, Isidore reçu une lettre de Maboul « Je ne sais même pas à qui adresser ces mots. À toi ? À moi-même ? J'attends ton arrivée avec le vague repentir du pécheur qui en tâchant d'éviter son châtiment ne fait qu'aggraver sa faute [...] Que pourrais-je alléguer pour ma défense quand il n'y a pas de salut possible, quand tout me désigne comme seul responsable de ma mésaventure ? [...] quand tu m'as annoncé que tu allais venir, après toutes ces années de séparation, je ne plaçais pas grand espoir en nous - j'ai toujours su que nos esprits étaient faits pour se contredire -, mais je me disais pourtant que par-delà nos désaccords nous pourrions au moins préserver notre complicité. J'ai commis une double erreur en croyant, d'une part, qu'il était possible de trouver un compromis entre l'indépendance et l'engagement et, d'autre part, que tu ferais passer notre histoire commune avant tes idéaux. Peut-être serait-il plus juste de dire que nous nous sommes tous deux fourvoyés et trompés en un temps dominé par le défaut de toute certitude.[...] Comment peux-tu, dans ces conditions, estimer que tu vaux mieux que moi ? [...]. Quel est ton but ? Prouver que je suis un traître ou un imposteur ?... Dénoncer mes faiblesses, mon inconséquence ?... Ton désir de pureté ne cacherait-il pas une ambition plus grande que la mienne ? Dis-moi, qui est le menteur, de moi - éternellement accablé par mes doutes -, ou de toi - qui n'a jamais suspecté tes articles de foi ? [...] Il faudra bien que tu m'entendes. »

28 D'Isidore une lettre

La réponse d'Isidore à Maboul ne tarda pas « j'ai toujours cru à un avenir commun, pour nous deux... J'ai tâché, pendant des années, d'entretenir notre désir, de le faire durer, de le prolonger et de le remettre au lendemain, avec l'espoir secret que plus tard, quand nous approcherions de la vieillesse et de la mort, nous disposerions ainsi d'une dernière chance. Quelle stupidité ! L'avenir est là et, contre toutes mes attentes, nous ne réussissons qu'à nous faire du mal. De surcroît, je n'ai pu préserver mon indépendance et j'ai osé chercher à te posséder. Surpris, tu m'en as demandé la raison : pourquoi maintenant ? pourquoi après tant d'années ? pourquoi après tant de douleur ? Je ne sais pas, je ne veux pas savoir. Peut-être parce que j'ai senti venir notre fin.[...] Contrairement à toi, je n'ai pas l'intention de renoncer à la folie.»

29 D'une inquiétante étrangeté

Inutile d'inventer notre propre destin, toujours déjà écrit dans un livre ou un autre. Voilà ce que chacun pensait à part soi. La supériorité de la littérature sur la vie n'a plus à être démontrée, se disaient Isidore et Maboul. Tout est écrit, du plus singulier au plus général, du plus ancien passé à l'avenir le plus nouveau. Ils avaient ainsi renoncé à la vie commune des années, pour s'enfermer séparément dans les bibliothèques du monde entier, à seule fin pour chacun d'en administrer la preuve à l'autre. Au bout de longues recherches dans des centaines d'ouvrages en tous genres, ils s'étaient l'un et l'autre convaincus d'avoir trouvé, dans cet échange épistolaire entre Anibal et Claire, aux premières et dernières pages de La fin de la folie, de Jorge Volpi, la plus exacte parodie de leur histoire  commune. Des plus communes en effet, dans sa singularité même, car au moment où ils se croyaient l'être le plus différent des autres, ils durent admettre qu'il était comme tout le monde, ce qui, loin de les décourager, ne manqua pas de leur ouvrir la perspective d'un changement radical dans sa vie. L'espoir d'un avenir radieux. Et dès lors, en effet, comme le déclara, dans son infaillible prescience, le camarade Staline, en 1935 « La vie est devenue plus joyeuse, la vie est devenue plus gaie ». D'Isidore Maboul fusa ce cri du cœur : « Demain m'enchante ! »

30 De l'ami retrouvé

Isidore Maboul ainsi réconcilié se concerta des jours durant. Il s'autoflagella pour avoir sombré dans le dépressionnisme sociétal, ce bobovarysme de la compostmodernitude, ce luxe de l'ennui du monde, ces deux mamelles de la rance forte, l'amer qu'on voit danser les soirs de lune sur l'Égée, ce bleu aux âmes mortes sur Google. Il fallait se reprendre. Unanime il convint que tout se résume à cette seule proposition, comment le bloc de la trouille se métamorphose en bloc de foi 100% ? à sa corollaire, combien de pas en arrière séparent les pas en avant du milieu radical ? et à leur scolie douce, quel est l'âge du capitaine Haddock ?

31 De la démesure

« Cet être des temps modernes, qui mesure, pèse et calcule exactement, est la forme la plus pure de leur intellectualisme, suscitant là aussi, par-delà l'égalité abstraite, le développement des éléments spécifiques le plus égoïste qui soit : et en effet, avec son intuition, la langue entend par un homme « qui calcule » tout simplement quelqu'un qui calcule égoïstement. » Georg Simmel, Philosophie de l'argent, 1900, Quadrige 2007, p.566

« La poésie c'est l'exaltation de ce qui n'est pas mesurable » Annie Lebrun, Appel d'air, 1988

Maboul n'a peur de rien, disions-nous, et moins encore du ridicule, car plus que l'échec, il redoute la réussite. Sans quoi il aurait pris des mesures pour y parvenir. On trouve dans tous les domaines des gens, des plus idiots aux plus intelligents, pour lesquels ne s'améliore que ce qui se mesure. De toutes choses ils prennent la mesure, afin de pouvoir en toutes choses prendre des mesures. Pour que leurs réussites puissent se comparer, il leur faut en tout et pour tout être mesurables. Se mesurer jusqu'à la démesure. Une mâle grandeur s'éprend d'un féminité sur mesure*, avec programme intégré d'allongement du pénis, costard trois-pièces dans la tête, et cuisine aménagée pour Madame. La vie est tailleur, my Taylor is rich. Isidore y voit un mélange harmonieux entre croyance en la science, religion de la valeur, et fantasme sexuel. C'est pourquoi, n'ayant pas peur du ridicule, il n'a pas envie de se mesurer. Incommensurablement, Isidore est ailleurs, Maboul s'est taillé.

* Mettons-nous un instant à la place de ce pauvre Monsieur Strauss-Kahn. Comment mesurer la différence entre une femme du monde libérée et une prostituée de luxe ?  

32 De la simulation

Il n'est pas fou Maboul. Isidore dit qu'il simule, pour être exempté de service sociétaire. Simuler stimule.

33 Du carnaval

Maboul s'est déguisé en Isidore, Isidore en Maboul. Ils ne se sont pas reconnus. Ils ressemblent à tous ceux pour qui c'est comme ça. S'Isidore est Président (encore eût-il fallu qu'on l'ait cru), il prendra cette mesure fard, décréter tous les jours mardi gras.

34 Du dimanche

Maboul hait le dimanche, veille du lundi. Je dirais même plus, Isidore hait le dimanche travaillé, fausse veille de vraie semaine de travail. Isidore Maboul président insterrorisera la semaine des sept lundis-comment-ça-va-? Ben... comme un lundi, ça suit son cours...  Si bien qu'au bout de quelques semaines, le pèple prendra la mesure qui simplose : la semaine des sept dimanches-ah-ça ira-ça ira... Un projet sans lendemain.

35 De la pétanque

Un fou lance ses boules sans se préoccuper ni de ses partenaires, ni de ses adversaires. Maboul et Isidore, dans La partie en tête-à-tête, font jeu égal, équilibré. Ils ne comptent pas les points. Maboul Isidore, joueur incomparable, ne se mesure qu'à lui-même.

36 De la vacuité

Isidore est toujours en vacance. De lui-même. Il dit que Maboul n'est pas ailleurs, mais nulle part. Qu'il n'est pas en fuite, mais la fuite. Tel un ballon crevé, usé de tentatives de rebonds. La moitié des imbéciles disent c'est un dégonflé, l'autre il ne manque pas d'air. En vérité, Maboul Isidore est atteint d'aérophagie existentielle de classe. L'éternité, c'est l'absence de vide parfait de Maboul. L'Isidore en Zorro lit en Lie Zi l'horizon zen

37 De l'activité

Isidore Maboul dit que confondre travail et activité est idée d'esclave-esclavagiste. Isidore a remplacé l'ennui de la passivité par l'ennui comme activité, le travail nécessaire par l'activité socialement inutile. Oui, pis-allé individéalisé. L'humanité se libèrera du travail en prenant la mesure de l'activité libre et gratuite, sans la confondre avec le loisir, complément du travail. La bonne mesure à prendre ? Supprimer, non le temps, mais la mesure par le temps. Ne mesurant plus le temps de travail, on n'en pourra plus comparer les quantités, plus de valeur, et, partant, plus d'échange possible, donc plus besoin d'argent. On aura fait mentir le proverbe "Time is money". On ne mesurera pas davantage son temps libre. Le temps humain et l'idée de liberté partiront en voyage la main dans la main, semaine au vent, le pied ! L'avenir passera au présent pour l'éternité.

Isidore est Maboul. Isidore est d'accord.

38 De la délicatesse

Par l'humaine nature ci-devainte, tous qui préfèrent la délicatesse, étant si grossiers, obtiennent la violence, ni déshumanisée, ni dénaturée : hysterrorisée. Maboul est indélicat, Isidore un délicat. Ensemble il est doux et violent.

39 De l'imperfection du vide

Maboul a perdu l'ombre de tout espoir, Isidore toute lueur de désespoir. Depuis, son couple quête l'imperfection de l'Un. Le présent outrepassé, l'avenir aboli, tout reste à faire, absolument, par la présence enchantée dans la désentence du tout s'engendrant déjanté.

40 De la mémoire

Maboul qui se souvient de tout ne dit rien, Isidore qu'il n'a pas de mémoire. Murmure sans oreille. Tabula rasa.

41 Du vide parfait

Maboul a tranché, il n'est pas encore communiste. Isidore a traduit ici tout recommence.

42 D'un autre

J'ai toujours été deux, mais pour devenir celui que tout le monde croit que je suis devenu, j'ai dû m'expulser de toi (tu as vu dans quelles conditions !)

Je suis mort, MEN, Gallimard L'Infini, 1998, p.110