la méthode et son double, une vision d'hommes ? Pour une refondation en théorie communiste / 22 déc 2013

 

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la méthode et son double, une vision d'hommes ? Pour une refondation en théorie communiste / 22 déc 2013 

La communisation est l'abolition simultanée, par une révolution des exploité-e-s, dominées et racisé-e-s mêmes, des classes sociales, du genre (la domination masculine) et du racisme, et dans le même mouvement de l'argent, de l'économie, du travail et des médiations sociales qui les accompagnent (Etats, Nations...). En bref, c'est l'abolition du capitalisme comme un tout.

24 janvier 2014 Roland Simon, de TC Théorie Communiste, a fait "quelques réponses" à ce texte prépératoire de mes travaux ultérieurs. On en trouve les éléments palpitants dans échanges sans excès sur la communisation avec quelles pratiques théoriques ? propositions / la théorie opium de RS et la malhonnêteté intellectuelle de Roland Simon de Théorie Communiste

22 janvier  la communisation comme abolition du racialisme + hic salta ou franchir le pas : TC (contre Marx ?) une théorie blanche occidentale les 2 textes en version à imprimer

 

la méthode et son double, une vision d'hommes ? Pour une refondation en théorie communiste / 22 déc 2013

- Et c'te soupe ?... - Fiche-moi la paix, je lis Karl Marx

17 janvier 2014 La communisation comme abolition du racialisme texte d'étape

le 22 décembre 2013 00:07, révisé du 15 (modifications dans le texte et ajouts à la suite, à partir du 17 décembre, du 22 décembre)

À propos de « A propos de l’édito de Endnotes 3 : LA CONTRADICTION ET SON DOUBLE »

À partir de ce texte d'Amer Simpson, dans lequel je vois un glissement de la théorisation de TC à sa reformulation, je repose la question de l'articulation entre domination masculine et capital, et j'invite à une refondation plus profonde de la théorie communiste, débarrassée d'un capitalo-centrisme comme d'un genro-centrisme, enrichie des problématiques pour le communisme de l'individualité et du rapport à la nature en mouvement.

 

Double messieurs ?

« QUAND LE RAPPORT DE GENRES ENGENDRE DES CLASSES »

C'est en posant la contradiction qu’est l’exploitation comme une dynamique qui produit à la fois le rapport de classes et le rapport de genres qu’il est possible de parler de deux contradiction comme le fait Théorie Communiste. En fait, pour éviter tout mal entendu, ce n’est pas de deux contradictions indépendantes et se suffisant en elles-mêmes qu’il s’agit, mais d’une contradictions qui se dédouble en gardant la même dynamique qu’est l’exploitation; car, enfin de compte, qu’il soit question de genres ou de classes c’est toujours de travail et de surtravail qu’il s’agit et c’est de là qu’il faut partir pour comprendre ce dédoublement de la contradiction. »

S'il « est possible de parler de deux contradictions comme le fait Théorie Communiste », et si « ce n’est pas de deux contradictions indépendantes », peut-on la réduire à « une contradictions [sic pour le pluriel] qui se dédouble en gardant la même dynamique qu’est l’exploitation », et la « comprendre » comme « le dédoublement d'une [seule ?] contradiction » ?

 « QUAND LE RAPPORT DE CLASSES ENGENDRE DES GENRES

Inversement, du côté des classes, la contradiction apparaît comme un antagonisme de genres car la catégorie Femme est une nécessité fondamentale à la reproduction de l’exploitation.[...]»

Ici, Amer Simpson présente la contradiction « du côté des classes » comme « un antagonisme de genres ». Je laisse de côté le fait que le genre ne serait pas une contradiction à proprement parler, en elle-même, ce point largement développé par Roland Simon dans sa réponse à Endnotes3 dépassant mes compétences en dialectique. « Inversement, car la catégorie Femme est une nécessité fondamentale à la reproduction de l’exploitation. » Nécessaire ne signifiant pas suffisante, le point de vue inverse n'est vu que sous l'angle de la contradiction du capitalisme. La réciprocité est subsumée sous l'exploitation capitaliste, réelle sans reste.

« Finalement [...] la contradiction apparaît dans deux rapport à la fois, mais elle apparaît dans chaque rapport comme son double différencié… »

Autrement dit, on a une hésitation entre une ou deux contradictions, par le fait que chacune serait le « double différencié » de l'autre, mais quand même sous un titre, « la contradiction et son double », qui n'en laisse entendre qu'une... On aurait envie de demander laquelle, s'il n'apparaissait pas que LA contradiction, c'est d'abord et uniquement son apparition dans le capitalisme. L'auteur ne conclut pas, « Bien entendu, tout ça reste encore à creuser », mais son texte tend à se prendre les pieds avec les mains, comme dit un proverbe portugais.

 

Des contradictions sans corps du déli ?

Pourquoi ? Amer Simpson veut absolument faire entrer deux contradictions en QUATRE ÉLÉMENTS posés par TC (capital/classe ouvrière, femmes/hommes) dans une, et semble perdre en route, dans sa démarche abstraite, les femmes et les hommes concrets. Il a beau suivre TC en ce que la contradiction existe en essence, et non comme prenant corps dans les rapports sociaux, des femmes disparaissent en ce qu'elles ont, encore, un corps, un corps objet livré à une appropriation qui n'est pas que sociale, mais inter-individuelle et intime*. Pour renverser la formule de TC, " tous les hommes dominent toutes les femmes " suppose que de façon massive, au quotidien, à chaque instant, un homme domine une femme (au moins). Cette réalité sordide est l'objet de luttes actuelles, de conflits privés ou intimes, de tragédies cachées et de crimes défrayant ou non la chronique, mais la tendance n'existe-t-elle pas à renvoyer sa résolution sous la condition de l'abolition du capital. Un reste de programmatisme masculin ?

* Intime : voir le chantier ouvert par TC l'intime, notes sur l'intime, et la notion d'extime, proposée par Tarona, qui me semblait féconde

Les femmes ne semblent servir, dans ce texte, qu'à alimenter la contradiction essentielle du capitalisme, et les spécificités de leur domination/appropriation par les hommes ne renvoient en théorie qu'à leur utilité pratique pour l'exploitation, jamais l'inverse comme un problème à prendre à bras le corps, à savoir celui des femmes pour s'en débarrasser (du problème, pas du corps). C'est un texte d'homme. N'est-ce pas pour être une formulation théorique dominée par des hommes, pour ne pas dire arrangeant les hommes ?

 

Aux sources du problème théorique, la genèse de son approche par TC ?

Cela renvoie à la genèse de l'introduction du genre dans la théorie de TC, qui existait depuis 30 ans comme comme théorie critique du capital, avec une seule contradiction essentielle, et dont le genre était absent. On conçoit que TC n'ait pas entrepris de construire cette articulation en repartant de zéro, pour reformuler l'ensemble. Tout en admettant que l'on ne peut plus aujourd'hui théoriser le capital/le communisme sans le genre, TC, appelant de ce fait à un débat interne/externe, exprime un éventail de solutions, entre deux 'extrêmes' :

La première, ne pas parler du genre, tout en reconnaissant qu'il y a un problème, Roland Simon : 

« Les ques­tions de l’interclassisme, des luttes spé­ci­fi­que­ment ouvrières, du rap­port de l’Etat à sa société, de la crise du rap­port sala­rial et de son deve­nir en crise de la « société sala­riale » et fina­le­ment en crise de la valeur ne peuvent être conçues en dehors des deux contra­dic­tions et pour­tant je le fais. Il y a un pro­blème … ou alors c’est mon problème.» Où en sommes-nous dans la crise ? ver­sion II 16 octobre 2013  

La seconde, qui serait plutôt formulée par Bernard Lyon dans ses propositions les plus tranchantes, c'est d'une part l'assimilation du problème à l'existence même des femmes et des hommes, au-delà de leur identité sociale, le genre, ou la réduction du genre à la domination masculine pour le capitalisme. D'autre part, c'est le rabattement du problème sur l'existence des sphères publique et privéeS, donc sur leur abolition, qui fait disparaître l'existence de toutes différences (seulement sociales ?) entre hommes et femmes, y compris celles que l'anatomie, comme base matérielle, laisse à interroger (voir plus bas la critique de P. Valentine).

Bernard Lion a le mérite de poser explicitement la question femmes/hommes comme un problème concret pour les hommes et les femmes, mais d'une certaine façon, il s'en débarrasse en considérant que la communisation devra supprimer le problème.

La méthode (et son double) semble être une tendance de Théorie Communiste : soit évacuer ce qui n'entre pas dans son moule initial, soit l'y faire entrer aux forceps.

Naturellement, cette critique vaut pour moi, dont nombre de textes antérieurs ont shunté la question féminine, après l'avoir posée - un peu comme endnotes3 dans Spontanéité, Médiation Rupture -, dans les termes d'un antagonisme parmi d'autres, qui plus est dans la veine démocrate-radicale (La tentation alternative, 2002-2004), avant de connaître les écrits de TC et de rejoindre "le courant communisateur" (2005). C'est en prenant en compte les avancées de TC que je peux aujourd'hui formuler cette critique.

Ce n’est que la contradiction de classe qui donnerait son billet d’entrée à la lutte des femmes : leur implication dans le salariat. Si la révolution n’est mue que par la seule dynamique de la contradiction de classes, on est alors effectivement porté à voir la révolution d’un côté et les femmes de l’autre, l’une et les autres comme suffisamment extérieures pour devoir préciser que la révolution se fera « avec les femmes prolétaires ». Ce qui semblerait complètement absurde si on remplaçait les femmes par les hommes car, pour les hommes prolétaires, il n’est pas besoin de leur faire une place dans la lutte des classes et la révolution puisque c’est de leur révolution dont parle la plupart du temps la théorie révolutionnaire. La contradiction entre les hommes et les femmes c’est le capital comme contradiction en procès, la contradiction entre prolétariat et capital c’est le capital comme contradiction en procès (cf. supra), mais l’unique dynamique du capital comme contradiction en procès n’existe pas sous deux formes différentes, elle ne se dédouble pas.  Une critique d’ « INCENDO » par Théorie Communiste  

Cela dit, pourquoi ne pas écrire aussi : la contradiction entre prolétariat et capital c'est le genre comme contradiction en procès, la contradiction entre les hommes et les femmes c'est le genre comme contradiction en procès ? Elles ne peuvent se décrire à sens unique, comme si la contradiction du capital subsumait le genre. Et la réciproque ? Parce que c'est comme ça "que parle la plupart du temps la théorie révolutionnaire" ?

Qui dit que la contradiction de genre ne se traîne pas quelques spécificités que laisserait subsister l'abolition du travail et du sur-travail, si elles n'y veillaient ? Mes remarques sur la possibilité de différences non hiérarchiques (suivant Silvia Federici) valent aussi et surtout pour une éventuelle domination masculine au-delà de l'abolition du capital (on n'est jamais assez prudent). Est-ce celles dont il est question avec la suppression des sphères publiques et privées (un gros concept de Christine Delphy reconstruit par TC) ? À ce stade, ce point dépasse ma compréhension. 

 

Identités vs individualités

La refondation de la théorie communiste par le genre, entreprise par TC en 2007 (?), semble confrontée à des difficultés de méthode, qui renvoient d'abord à sa construction structuraliste (social-essentialiste ?). La question du genre, rapport entre hommes et femmes, du fait qu'elle se construit dans la sphère privée, voire dans les rapports intimes - toujours entre UNE femme et UN homme -, renvoie à la question de l'individu, de l'INDIVIDUALITÉ. Comme perspective, elle pose l'auto-transformation des prolétaires, des femmes et des hommes sociaux qu'ils sont, comme leur auto-abolition en tant qu'IDENTITÉS SOCIALES (et la métamorphose de la conscience de soi qui va avec). Auto-abolition des prolétaires. Mais pas abolition de l'anatomie différenciant hommes et femmes, dont rien ne dit qu'elle ne puisse reconstruire, débarrassée de l'exploitation, des différences non hiérarchiques (Silvia Federici).

Cet aspect est essentiel parce qu'il nous donne une clé pour poser au communisme une question positive : comment les individus s'émancipent des médiations sociétales ? La question du genre, l'abolition de la domination masculine, est essentielle non seulement pour comprendre et abolir l'exploitation, mais pour, à commencer abstraitement en théorie, construire l'individu post-capitaliste. Dans le même mouvement, c'est le rapport à la nature qui est posé à nouveaux frais, non une nature essentialisée, mais une nature historique remodelée sans cesse par les rapports sociaux et l'idéologie (au sens général, sans connotation négative, d'interprétation du monde). Par nature j'entends tous les niveaux de généralités au-delà du social, le vivant, le cosmos... bref ce qui détermine la vie humaine qui n'est pas (encore) totalement dépendant ou maîtrisable par les activités humaines. Voir les niveaux de généralités in Bertell Ollman, la dialectique mise en œuvre

Cela ne va pas de soi, mais ne peut se réduire à interroger les contradictions en tant qu'elles se posent comme généralités, structures, essences... Dans la "défaisance" conjoncturable de la structure qui les détermine, quid des individus ? Un mec aura-t-il besoin du genre pour cogner une "femme" qui n'en sera plus une, "détruite" en tant que telle par la communisation ?

Il en résulte, à mon sens, que la refondation de la théorie communiste doit être plus profonde, et se débarrasser d'un capitalo-centrisme comme d'un genro-centrisme, notamment sous l'angle de la transformation des individus construits par le capitalisme en individus sans médiations sociétales.

 

Théoriser la rage au cœur

D'ores et déjà, nous pouvons affirmer le caractère délétère*, pour la révolution comme communisation, de toute conception et toute lutte de genre ne prenant pas en charge la question sociale (l'exploitation, le capital), comme de toute théorie et toute lutte de classe n'assumant pas la question féminine, contre la domination masculine. * Allusion au mot slogan Tout homme qui assume sa part dans la domination des femmes, même la plus minime, est un ennemi mortel de la révolution à venir et à la discussion à propos d'une photo

la méthode et son double, une vision d'hommes ? Pour une refondation en théorie communiste / 22 déc 2013

Bien que ce ne soit pas a priori le cas dans cette discussion de dndf à partir d'un slogan, la théorie communiste ne doit pas se laisser embarquer et noyer par les critiques du genre qui n'ont finalement pour objet, et pour limite, que d'assurer le progrès de la condition féminine dans la bourgeoisie ou les couches moyennes, avec un parfait mépris pour le sort des femmes prolétaires, le fait même que l'amélioration de leurs conditions privilégiées présuppose que se reproduise l'appropriation des femmes en tant que force de reproduction du capital et des rapports sociétaux.

On a vu (Stive rapportant une interview au Figaro de Florence Dupont) comment une latiniste s'accommode de la non-indifférenciation de genre à Rome en taisant le fait que la domination et l'exploitation des esclaves, c'est donc celle des femmes esclaves, base du bon plaisir qu'en tirent hommes et femmes libres. Ne prenant pas en compte la base esclavagiste du mode de production d'alors, mais seulement la sphère de la démocratie romaine pour les citoyens libres, elle s'en sert aujourd'hui de référence pour poser, en quelque sorte, l'abolition sexuelle du genre, à condition qu'elle ne touche pas au capital (elle ne le dit pas, elle y perdrait son latin) ... Restons entre gens de bonne compagnie, manifestons pour le mariage gay...

Avec Christine Delphy, je dirais qu'il convient de s'appuyer sur notre « colère » (mon terme serait plutôt notre rage), et ne pas perdre de vue que nous ne faisons pas des « études de genre » ou une théorie communiste d'un simple point de vue universitaire, mais comme prise de parti dans un combat d'émancipation des femmes et des exploités.

« Notre seule arme contre la trahison potentielle inscrite dans notre statut d’intellectuelles, c’est précisément notre colère. Car seule garantie que nous ne serons pas, en tant qu’intellectuelles, traîtres à notre classe, c’est la conscience d’être, nous aussi des femmes, d’être celles-là mêmes dont nous analysons l’oppression. La seule base de cette conscience c’est notre révolte. Et la seule assise de notre révolte, c’est notre colère.» Christine Delphy, Extraits de « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles », in Nouvelles Questions Féministes, n°2, octobre 1981, repris dans « L’ennemi principal », Tome II, Penser le genre, Ed. Syllepse, février 2001

Personnellement, j'"endorse" le sens profond de cette adresse aux intellectuel-le-s, bien que je sois un intellectuel autodidacte. J'ai un peu mis les pieds à l'Université comme étudiant en maths&sciences et surtout militant syndical et politique, mais je n'ai jamais été professeur, ni ne me considère comme un pédagogue.

Notre problème commun est de l'entendre et de l'étendre au double sens de la classe des prolétaires, hommes ou femmes, et de la domination du « deuxième sexe » (Simone de Beauvoir) par « le premier ».

 

Comment avancer ?

Pour avancer dans cette refondation plus approfondie dont j'affirme la nécessité pour la théorie communiste, me voilà bien embarrassé. Voici néanmoins quelques pistes ouvertes par des théoriciennes.

Par exemple, la critique par P. Valentine* des positions de TC et de Maya Andrea Gonzalez, dans leur centralisme autour de l'exploitation, qui rejoint la mienne de ce texte « La contradiction et son double », peut-être révélateur de la nature du problème de Théorie Communiste, une théorisation d'hommes ? * The Gender Rift of Communisation, juillet 2012

« We agree that the categories of the capitalist totality are sexed; that this sexuation arises from a distinction between the realm of wage labour and that of something else. But is the distinction that grounds the hierarchical gender binary that between 'public' and 'private', or between 'production' and 'reproduction', or between the 'social' and the 'non-social'? This ambiguity of the real, material and historical nature of the separate spheres betrays a further ambiguity concerning the real material construction and reproduction of the gender distinction, before and during capitalism. How are women produced and kept in such a relation of hyper exploitation and appropriation? What are the material mechanisms that enable men to reproduce themselves as men, the appropriators?

(ma traduction) Nous sommes d'accord, les catégories du capitalisme sont aujourd'hui totalement sexuées ; que cette sexuation résulte d'une distinction entre le domaine du travail salarié et autre chose. Mais la distinction binaire de sexe hiérarchique n'est-elle qu'entre « public » et « privé », entre « production » et « reproduction » ou entre « social » et « non-social » ? Cette ambiguïté du réel, le matériel et le caractère historique des sphères distinctes trahit une autre ambiguïté concernant les véritables matériaux de construction et la reproduction de la distinction entre les sexes, avant et pendant le capitalisme. Comment les femmes sont produites et conservées dans une telle relation d'exploitation et d'appropriation ? Quels sont les mécanismes matériels permettant aux hommes de se reproduire eux-mêmes comme hommes, les appropriateurs ?

En réponse, P. Valentine pointe notamment le manque de prise en compte de la violence sexuelle. Précision, une violence qui s'enracine à tous degrés dans l'intimité de la relation entre une femme et un homme, y compris symboliquement (idéologiquement), de façon historique et culturelle, antérieurement au capitalisme, dans la perception commune du rapport sexuel comme pénétration.

Accessoirement, cela rejoint les prises de distance avec TC de mon texte de 2006 Communisation, troisième courant 8. y compris sur le thème de la "race", autre point de désaccord de P. Valentine.

« Il s'agit d'une multiplicité de dépassements à produire dans leurs spécificités, comme dans leur unité au sein de l'implication réciproque réelle comme tout, et dans l'essentialité de sa dimension de classe. Bien sûr, cela ne doit pas être entendu comme "les femmes liquident le patriarcat", "les hommes « de couleur » le racisme" etc. Rapporté à l'individu singulier, c'est sa propre multiplicité d'appartenances aliénées car identitaires qui doivent être dépassées, y compris subjectivement sa qualité de prolétaire. Pour le communisme, l'homme est sans qualité.»

Autre piste, les désaccords qu'exprime Silvia Federici quant à ce que peut signifier « abolir le genre », que j'ai déjà abordés ici Luttes de classes et domination masculine. Je n'y reviens pas, mais je souligne le fait qu'au-delà de bonnes intentions, il pourrait s'agir d'une autre manière de dénier la spécificité des rapports hommes-femmes en dehors de leur remodelage par le capitalisme, et donc encore du centralisme de la contradiction sur l'exploitation. Autrement dit, une vision d'homme de la condition féminine, une façon de s'en débarrasser en éliminant purement et simplement ces catégories de la vie et de l'histoire, et pas seulement les identités qu'elles ont produites socialement et intimement par leur hiérarchisation avant et sous le capitalisme.

C'est pourquoi, à défaut de mieux pour sortir des confusions générées par les Gender Studies en tous genres et battre le fer où il est chaud, je marque la différence en parlant de domination masculine plutôt que de genre.

 

Que les femmes s'en mêlent* et que les hommes les écoutent

* 17 déc "s'en mêlent" : de théorie communiste et de lutte de classes comme leurs, de la révolution communiste comme celle abolissant la domination masculine aussi. C'est à cette condition que l'on pourra envisager une théorie globale à la hauteur de la double problématique, pour ne pas dire triple, puisqu'il est à craindre que les identités raciales soient un problème majeur de la communisation

Il n'y a pas de solution miracle, pas d'immédiatisme à l'ordre du jour d'une communisation avant l'heure.

Je pense qu'il faut d'abord s'appuyer sur les points qui ne font pas désaccords majeurs, déjà féconds dans les échanges entre théoriciens et théoriciennes communistes et 'féministes', par exemple la thématique double de la reproduction du capital et de la domination masculine, dans sa dimension identitaire aussi.

Ensuite, prendre en charge une exigence pratique qui concerne les hommes autant que les femmes, en sachant que c'est d'abord leur combat à elles, et qu'il est exclu que les hommes leur donnent des leçons en la matière, qu'elles soient théoriques ou dans les luttes.

Un constat général est que la domination masculine est loin d'épargner les femmes dans les groupes communistes ou anarchistes, qu'ils soient théoriciens ou militants. C'est donc aussi une responsabilité des hommes conscients de ce poison, que de se confronter à leurs comportements dans l'élaboration théorique et dans les luttes, comme un obstacle aux avancées communes, sans être pris dans la culpabilisation les poussant à se faire plus féministes que les femmes (cf sur Google les tourments variés et avariés des hommes féministes).

Autant dire que si le discours théorique articulant communisme et genre adopte un langage susceptible de culpabiliser les hommes sans qu'ils puissent en sortir, ou hésitent même à s'exprimer sur le sujet, c'est raté. Un camarade me confie être touché par mon texte (c'est en partie son but), mais s'interroger : « Est-ce à dire que je viole ma compagne lorsque nous avons des relations sexuelles ? » Je ne suis pas dans leur lit mais si un familier des thèses communisatrices en est là, il y a du souci à se faire quant à leur perception au-delà du petit milieu et pour les rapports sexuels dans la communo-sphère.

Je l'ai déjà dit, certaines formules ne me gênent pas dans le cadre des textes théoriques, parce qu'elles y sont compréhensibles. Mais si, dès le deuxième cercle de diffusion, c'est la caricature, on pourra toujours se plaindre ou ironiser sur le fait que Senonevero [éditeur de TC] e ben mal capito, si c'est comme ça, pas plus que Marx marxiste, je ne suis communisatiste.

 

Il s'agit d'assumer sans se dérober les dimensions conflictuelles du problème, en voyant que certains hommes seront appelés dans ces situations à rejoindre "le camp des femmes", face à leurs camarades hommes. Cela ne déterminera pas l'issue, mais y contribuera. Il n'y aura pas de solution idéale avant de franchir le pas. Le faire ne sera pas un court fleuve tranquille, mais encore faut-il mettre le pied dedans au présent...

Quant à en discuter, puisque ce texte a été repris sur le site dndf, il faut souhaiter que des femmes s'en mêlent. Et aussi que les hommes les écoutent. Somme toute, c'est aussi mon écoute des femmes de jazz, musique et paroles, qui m'a conduit, autant que mes déboires intimes et les souffrances que j'ai provoquées, à m'interroger sur celle que j'ai des femmes en général, et au singulier.

Pour paraphraser Roland Simon à propos du théoricien engagé dans les luttes, disons que m'exprimant dans ce combat en homme, que je suis, je me suis efforcé de ne pas écrire ce texte en tant qu'homme. Et peut-être avant tout comme une auto-critique, à valoir le cas échéant pour mes camarades hommes.

Ajout 22 déc. Préface de Christine Delphy au livre de John Stoltenberg "Refuser d'être un homme - Pour en finir avec la virilité"

Au-delà des divergences d'analyses entre les thèses de Delphy (le genre comme classe) et l'articulation classes/genre produite par Théorie Communiste, je pense que le sens de la participation des hommes, depuis leur place, au combat libérateur de la domination masculine, se pose peu ou prou, à l'échelle de chacun, dans les termes de cette préface. Et plus encore s'il est communiste.

Nouveautés

La caricature en tête et fond de page est empruntée à la rubrique Femmes féminisme sexisme antiféminisme condition féminine du site Caricadoc. Sauf erreur, elle est tirée de L'Assiette au beurre, revue satirique et libertaire dont 593 numéros ont paru entre 1901 et 1912. Bref, elle date d'un siècle... Ne croyions pas ré-inventer la poudre aux yeux d'une radicalité dans l'air du temps.

la méthode et son double, une vision d'hommes ? Pour une refondation en théorie communiste / 22 déc 2013

 

Pourquoi parler de refondation théorique (et pratique) ?

La formule est très prétentieuse de ma part, dans la mesure où je ne suis pas en mesure de la formuler, mais seulement d'en exprimer la nécessité. Si l'assignation d'identités sociales sur la base du sexe est si sensible pour la révolution communiste, c'est qu'elle est aussi importante que la question des classes. C'est le concept même de révolution communiste, de sa théorie et des luttes qui y conduisent qui change de nature. Quelles conclusions peut-on en tirer ?

On constate que la théorie communiste, y compris 'communisateurs', n'est massivement qu'une théorie des classes, que la plupart des textes ne prennent pas en charge le "genre". À l'inverse pas de textes présentant la question des femmes comme centrale en tant que textes communistes, quitte à l'articuler avec le capital. Pas ou peu de textes de femmes dans l'optique communiste, si ce n'est dans la littérature féministe (Silvia Federici est une des exceptions, je ne connais pas les autres).

Du côté des informations sur les luttes, les communistes en général ne font pas ou peu écho aux luttes des femmes, ne serait-ce que pour les critiquer d'un point de vue communiste, alors qu'ils ne s'en privent pas concernant les luttes réformistes, les "révolutions arabes", les émeutes et autres révoltes de classe.

Bref les théories communistes sont massivement des théories d'hommes écrites par des hommes pour des hommes et des femmes, même si ces théories entendent œuvrer à la libération de tout le genre humain, femmes comprises.

On a vu avec le texte d'Amer Simpson ce que cela pouvait recouvrir. Théorie Communiste semble conscient du problème mais pour l'heure impuissant à le résoudre. Que cela soit possible sur la base de son corpus me semble improbable, du moins en l'état de ses forces actuelles, cruellement masculines.

Quelles solutions ? Je l'ai dit, je ne vois pas que cela puisse changer si les femmes ne s'en mêlent pas, et si les hommes ne leur laissent pas la place pour le faire. Cela suppose dans un premier temps un minimum d'empathie ou tout simplement d'intérêt pour les textes féministes, un relai des luttes des femmes comme il est fait pour les luttes de classes, sans qu'elles soient montrées comme sexuées. Certes, on manque de "luttes théoriciennes", mais on n'en manque d'autant que l'on ne cherche que celles qui alimentent l'idée qu'on s'en fait aujourd'hui.

En fait de refondation, le ver de l'idéologie du genre est dans le fruit du communisme, il s'agit d'en sortir en théorie et en pratiques.

L'heure n'a pas sonné où l'on entend révolution communiste comme révolution des prolétaires et des femmes. C'est pourtant la question.

 

Luttes de classes vs luttes des femmes : quelles visibilités ?

Plus ou moins relayées par les médias, et rarement présentées comme telles, les luttes de classes sont visibles : grèves, émeutes, occupations, manifestations... Elles sont par définition collectives, même si tel salarié peut s'opposer à son patron, ou sa patronne, de façon personnelle.

Les luttes des femmes sont médiatisées dans la mesure où elles provoquent l'opinion publique (femen...). Pour le reste c'est le black-out. La presse ne va pas s'étendre sur la résistance de chaque femme à l'exploitation domestique, sur les conflits liés au harcèlement au travail qui impliquent majoritairement des femmes, souvent isolées, avec ou sans harcèlement sexuel (voir Les travailleuses d’usine de la Chine sont confrontées au harcèlement sexuel généralisé et tout de même France Info Le sexisme toujours à l'œuvre dans les entreprisesni sur les ruses auxquelles elles ont recours pour faire comme si le regard des hommes ne se posait pas sur elles comme objets de convoitises, dans la rue, les transports, les commerces, sur les plages... (la femme est toujours "divisée", l'homme de plein pied dans son être social.)

La domination masculine n'intéresse que si elle alimente la chronique des faits divers, "crimes passionnels", etc. et encore... la police a des consignes pour minimiser les appels concernant les violences conjugales, sacro-saintes statistiques oblige. C'est toujours un combat pour les faire simplement reconnaître, et les suites judiciaires données ne sont jamais des garanties, au contraire. Les communistes s'y intéressent-ils ?

Il apparaît donc une différence de traitement entre exploitation de classe et domination masculine. Pourquoi ? L'exploitation est visible face à un ennemi qui l'est de moins en moins. La domination masculine est la plupart du temps cachée, dans ses formes les plus explicites, et non vue, dans ses formes les plus admises comme normales, relevant de simples différences entre hommes et femmes (l'idéologie dominante de genre au quotidien).

Alors qu'il semble naturel à un communiste de parler de lutte de classes, pourquoi la domination masculine n'entre-t-elle pas dans ses préoccupations au même titre ? Poser la question, c'est y répondre.

 

Sur la relation des slogans aux luttes et à la théorie

Dans la discussion sur Une photo (dndf), Pepe rapporte la formule de Simone de Beauvoir « on ne naît pas femme, on le devient » tirée de "Le deuxième sexe" essai de 1949, avec cette remarque « Des fois, un slogan, ça remplace vraiment de longues pages de théorie » Cette phrase est pourtant extraite d'un ouvrage théorique de plus de 1000 pages.

J'ai rapporté un florilège de slogans féministes :

« Qui va faire la vaisselle ? Nous on fait la révolution » « Ne me libère pas, je m’en charge ! » « Lâchons nos casseroles, prenons la parole » « Dégagez machos, les femmes auront votre peau » « Ras le viol » « La révolution sera féministe ou ne sera pas » « Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette » mais ils ne seraient pas Mais je confonds un peu les niveaux. les slogans féministes que [je] cite sont sympathiques, offensifs, importants, mordants… Celui de SdB, c’est un coup de tonnerre qui résonne encore. Ou plutôt dont on commence à peine découvrir la profondeur de l’écho. C’est toute l’idée de l’essentialisation des genres qui tremble #34

J'ai dit "C'est vrai..." par lassitude. Puisque la discussion est sans aucun esprit de polémique stérile et qu'on va pas en faire des pages,  je ne vais pas encombrer celles de dndf. Je suis comme ça, je supporte mal l'autorité et les propos virils, même dans la bouche des femmes, genre Zdravka "juste barre-toi" sans la moindre remarque de personne (je les ai suffisamment subis dans mon boulot, puisque c'est une femme qui m'a fait mettre au placard puis à l'écart pour 5 ans jusqu'à la retraite). Je veux bien discuter, mais je ne suis pas maso, et si j'ai pris mes distances avec un groupe qui a attendu qu'on cogne sur sa femme pour rompre, ce n'est pas pour remettre ça. Je n'ai jamais eu besoin qu'on me vire pour me casser de moi-même quand mes limites sont atteintes, surtout quand j'ai tout fait pour les dépasser. J'"endorse" ;-). Le besoin de préserver les camarades qui font des hommes leurs ennemis ressemble par trop à ce qui s'est passé avec les "activistes". L'ennemi principal, ce n'est ni l'Homme avec un grand H, ni les hommes en général, c'est un système autonome d'exploitation et de domination : le patriarcat. Christine Delphy, L'ennemi principal ­ tome 1. 1970-78  Si certains pensent par leurs silences pénétrer théoriquement les milieux féministes radicaux, qu'ils s'attendent à des déconvenues et des dégâts dans l'articulation. C'est dit. On verra.

Revenons aux slogans. D'un côté, à de longues pages de théorie, on tend à opposer un slogan qui en est pourtant tiré, de l'autre on semble mépriser "le niveau" de slogans, qui ne seraient pas théoriques, mais accompagnent la lutte quotidienne des femmes, sur un aspect concret remettant en cause la domination masculine à la maison ("la sphère privée"). Ça me rappelle un certain mépris pour les luttes revendicatives dans les milieux "révolutionnaires", alors qu'ils admettent que c'est leur dépassement qui produirait la révolution.

Simone de Beauvoir va faire "franchir le pas" ? À qui ? Aux bourgeoises chez qui elle a eu le plus d'impact ou à leur bonnes, qui se farcissent leurs tâches domestiques ? Elle peut "trembler" tranquille "l'idée de l'essentialisation des genres", si on commence par dénigrer les luttes quotidiennes, celles qui ont produit un temps le peu d'avancées pour les femmes; à considérer moins que d'autres comme "luttes théoriciennes" ?

Autrement dit, ce n'est pas tant la théorie et les slogans qu'on risque d'opposer, mais les luttes concrètes et la lutte théorique. RelisonsThéorie Communiste :

Travail domestique, place dans la division du travail, modalités d’insertion dans le procès immédiat de production, formes « atypiques » du salariat, violence quotidienne dans la conjugalité, famille, négation et appropriation de la sexualité féminine, le viol et / ou sa menace, sont les divers fronts où se jouent la contradiction entre les hommes et les femmes qui a pour contenu leur définition et assignation contrainte (aucun de ces éléments n’est fortuit). Tous ces fronts sont les lieux d’une lutte permanente opposant deux catégories de la société formées comme naturelles et déconstruites comme telles par les femmes dans leur lutte. (Roland Simon TC -  Réponses aux Américaines et Tel Quel, dans TC 24, décembre 2012)

On n'a pas fini de tirer les conséquences de passages tels que

Être un homme c’est occuper une place et remplir une fonction. Bien que les profits retirés de cette place et de cette fonction soient multiples et de valeur différente, ils ne se comptabilisent pas toujours (bien que fréquemment) en espèces sonnantes et trébuchantes : prestige, pouvoir, liberté d’action, constitution et fonction des sentiments, fixation des normes sociales de comportement et surtout évolution dans un monde masculin. L’homme n’a pas besoin de devenir autre pour être de plain pied au monde. La femme qui est toujours telle dans toutes les situations (même la polytechnicienne) doit se scinder. Nous allons y revenir à propos de la « mixité professionnelle » et de l’ascension des femmes dont Incendo fait grand cas : il y en a même qui sont chefs d’entreprise, de « vrais capitalistes ». En un mot, les hommes ne sont pas comme l’écrit Incendo les « intermédiaires dans le contrôle des femmes (de leur ventre) » (54). Simplement ils sont des hommes et, il ne faut pas l’oublier, c’est tout autant une construction sociale que d’être une femme. Une critique d’ « INCENDO » par Théorie Communiste

 

Slogans et communisation

Quant aux slogans et autres mots d'ordre, on pourrait se poser des questions sur leurs fonctions dans l'histoire du communisme, le type de luttes qu'ils accompagnent, revendicatrices ou révolutionnaires, celles qui s'en passent sans manquer d'être efficaces, et les slogans révolutionnaires qui parachèvent la réussite des contre-révolutions. Alors, les slogans, cathaliseurs de luttes ou propagande des partis dirigeants ? Je me demande si la communisation, pour réussir, ne devrait pas se faire allergique aux slogans, théoriques ou pas.

Le slogan d'une photo, dont on ne sait toujours pas d'où elle sort, semble surtout être là pour combler le manque des luttes dans le sens qu'il porte.

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