des 'ratés' dans l'improvisation ?

 

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    5. JAZZ
        5.3. Histoires des jazz
            5.3.9. le jazz 'pour les nuls', d'un savoir écouter
des 'ratés' dans l'improvisation ? 

Quand on improvise sur les mêmes thèmes, tous les soirs d'une tournée, et toutes les années d'une carrière de plusieurs décennies, est-ce qu'on improvise encore ? Est-ce qu'on peut le faire au sens propre du mot, d'inventer en temps réel une façon nouvelle de réaliser (résoudre) une variation sur un thème ?

La réponse est dans la question... et sans doute n'est-ce pas vraiment celle à poser, sauf si l'on s'inscrit dans la logique d'un Derek Bailey, pour qui l'improvisation, libre de toute référence écrite, s'entend au sens d'un imprévisible imprévu.



Un aspect de la question est que l'improvisateur, sur un schéma mélodique ou harmonique donné, cherche le meilleur qu'il peut en tirer. Quand il y parvient selon son exigence, pourquoi changer ?


1941


1960


Le premier cas (de la répétition des concerts en tournée) est clair. Le cas des solistes d'Ellington est bien connu, tels que Johnny Hodges, Cootie Williams, Harry Carney... particulièrement dans les formes concertantes que le Duke écrivait pour eux, ou les moments de solo qui leur étaient réservés. Il est des situations exceptionnelles de forme, de public, ou de tous autres aspects de la vie de chacun, qui font surgir la merveille, un de ces quatre...

Les plus géniaux, tels Charlie Parker, Miles Davis ou Bill Evans, semblent disposer de ressources incroyables pour se renouveller. J'avoue ne jamais avoir été un passionné des alternate takes, intégrales systématiques et autres inédits qui modifient la perception de l'histoire publique du jazz, telle que l'ont découverte au fil du temps amateurs pour l'apprécier et musiciens pour la continuer, au-delà d'une chronologie sûrement plus réelle, mais reconstruite après coup.

Pourtant force est de reconnaître que le cas de Parker est hors norme, et particulièrement impressionnant, et ceci dans une même séance d'enregistrement. Il s'agit de choisir ce qui restera gravé sur le disque, écouté des centaines de fois, ce qui n'est pas le cas a priori du concert, qui offre à la fois plus de liberté dans l'instant (moins de stress quant au résultat), la possibilité de prendre davantage de risques, et aussi le confort qu'un concert pas terrible mais sans conséquences que la frustration de fans venus voir leurs idoles. Entre la séance d'enregistrement en studio et le concert, le concert enregistré et destiné a priori à faire un disque...

Charlie Parker - Ornithology (Take 2) > http://www.youtube.com/watch?v=-UetGsa38OA
Septet 1946 ~ Ornithology (Take 3) > http://www.youtube.com/watch?v=DEeISJ0wr48
Charlie Parker Reboppers 1945 ~ Ko-Ko (Take 1 False Start) w/ (MasterTake 2) > http://www.youtube.com/watch?v=xX_rXfEGdRE
Original Charlie Parker Quintet 1947 ~ Another Hair-Do (Takes 1, 2, Full Take 3) > http://www.youtube.com/watch?v=0EOIg6wZ_JA



Et que dire du terrifique Charles Mingus, qui a réenregistré la ligne de basse du Concert à Massey Hall avec Parker, Dizzy, Bud Powell et Max Roach. Il en était aussi le producteur, sur sa marque Debut. Je ne sais plus s'il a fait parce qu'inaudible ou insatisfait de sa prestation, ou les deux... Toujours est-il que la ligne de basse est on ne peut plus claire, davantage que le piano de Bud Powell...

Massey Hall Toronto 1953: Night in Tunisia > http://www.youtube.com/watch?v=gIqygr9UVrc
Salt Peanuts > http://www.youtube.com/watch?v=P2WSAkn_Qdg&list=PL08E5E393F8161A9D
All The Things You Are > http://www.youtube.com/watch?v=r_vpkp7bSmQ&list=PL08E5E393F8161A9D
Hot House > http://www.youtube.com/watch?v=_3rZ5mpGqlc&list=PL08E5E393F8161A9D

En passant ça a quand même une autre gueule que pas mal de choses qui se feront quelques années plus tard sous l'étiquette hard-bop, sans parler de ce qui se joue aujourd'hui sous ce nom...

Un exemple connu, d'autant qu'épluché par George Paczynski dans son livre sur la batterie (tome 2), est le trio de Sonny Rollins au Village Vanguard, avec Wilbur Ware et Elvin Jones. Un soir sur tel thème, ils prennent tant de risques rythmiques (Elvin ?) qu'ils finissent par s'y perdre, avant de se retrouver... mais la prise la meilleure est celle où ils se plantent.



Ce disque est très diffusé sur Youtube, mais je n'ai pas vu la mention de prises différentes > ici
Softly, As in a Morning Sunrise > http://www.youtube.com/watch?v=cBh-VKkW_mo Quand on sait la simplicité de cette grille d'accords, on doit reconnaître le génie capable de la transcender en pareil chef d'œuvre. Noter que la liberté d'improvisation tient également ici de l'absence de piano
Sonnymoon for two > http://www.youtube.com/watch?v=8eMl5v7qQ6E



Ceux qui ont comparé les disques en studio du deuxième quintet de Miles durant cette période, et les live au Plugged Nickel n'en ont peut-être pas cru leurs oreilles (je n'ai que le CD Highlights), car il s'agit bien de deux musiques différentes, révélation dévoilée (?) au grand public vingt ans après. Révélation de ce que signifie, free étant concernant Miles un gros mot, improviser librement et dépasser ses propres limites, individuellement et collectivement. De même pour les derniers concerts live de Bill Evans, ou de Stan Getz.

(Kind of Blue 1958 ) So What > http://www.youtube.com/watch?v=DEC8nqT6Rrk



2ème quintette (Shorter, Hancock, Carter, Williams)
So What - Miles Davis Quintet 1963 Monterey Jazz Festival > http://www.youtube.com/watch?v=2Yp3WPBMTTE
Miles Plugged Nickel 1965 2ème quintette (Shorter, Willimas etc) So What > http://www.youtube.com/watch?v=GQmIJP-wyO0





Un cas singulier, il est abonné à la singularité, est celui de Thelonious Monk, dont les solos varient assez peu, du moins dans une période donnée. Sur certains thèmes il n'improvise plus du tout, parce qu'il a trouvé son idéal de « l'improvisation ». C'est le cas de Crepuscule with Nellie (sa compagne), mais qu'en est-il du plus connu, Blue Monk ?


1958


à New-Port 1958 > http://www.youtube.com/watch?v=WmvoknRqrbc
1958 Blue Monk Alone in San Francisco > http://www.youtube.com/watch?v=D3B7X45lKwQ


Japon 1963


Crepuscule with Nellie
avec Hawkins 1957 > http://www.youtube.com/watch?v=RFVTWEVhxY8
avec Coltrane 1957 > http://www.youtube.com/watch?v=34Y6lZH6dyo
avec Charlie Rouse (1962-64 ?) > http://www.youtube.com/watch?v=5c-EJCU9mFk



Dans les cas extrêmes où un musicien a trouvé ce qui lui paraît la forme aboutie d'un chorus, et n'en change plus, cela donne raison à André Hodeir d'avoir voulu « simuler l'improvisation », écrire dans le style de ses musiciens des chorus qu'il pensait sans doute perfectionner au-delà de leurs propres possibilités, mais sans doute pas de leurs propres répétitions. On n'est jamais mieux servi que par soi-même... Le résultat est impressionnant, et pour tout dire, sans le savoir, qui s'en douterait ? Il n'empêche que le concept d'improvisation, en tant que chose nouvelle inventée dans l'instant, en prend un coup.

Concernant cette problématique, se reporter à

Jazz; l’art et la liberté > http://patlotch.free.fr/text/1e9b5431-158.html
et
Break free > http://patlotch.free.fr/text/1e9b5431-9.html

Sans aller jusqu'à l'absolutisme de Derek Bailey et de certaines improvisations libres, sans canevas, ou autre que musical (un clown avec Steve Lacy, une pièce de théâtre, le récital de poésie, diverses performances plus ou moins préparées...), des solutions structurelles ont été apportées. Le jazz modal en fut une qui, s'échappant des enchaînements d'accords rapides du be-bop, donnait plus de liberté aux solistes, et c'est bien ce qui apparaît dès Kind of Blue. D'autres et diverses solutions ont été apportées dans la période du free-jazz, mais aucune ne consistait à ma connaissance à donner plus de place à l'écriture. On a vu les trios de Giuffre avec Paul Bley, et d'autres expériences dans le fil http://jazzitude.forumactif.com/t4370-la-beaute-du-jazz-libre-ou-le-dit-free-jazz

Liberté, quelles libertés ? Celles que se donnent les complices du trio Keith Jarrett (Gary Peacock et Jack Dejohnette) s'accommodent parfaitement de la relecture des standards, avec une audace qui s'appuie sur de sérieux atouts : le formidable niveau de chacun, leur long parcours commun (40 ans ?), une écoute réciproque de chaque instant, un sens du temps qui leur épargne de le marquer comme une horloge, etc.

]


I remember Clifford 1986 > http://v.youku.com/v_show/id_XMTAwOTk1NjI0.html



Billie's Bounce 1996 > http://www.dailymotion.com/video/xawttb_keith-jarrett-billie-s-bounce_music
When I fall in love 2012 > http://www.youtube.com/watch?v=AKOqrvZV3JM

Et puisque j'ai commencé plus haut par le duo d'un trompettiste-chanteur (Armstrong) et d'un pianiste (Earl Hines), pourquoi ne pas laisser la question de l'improvisation en suspens, avec la rencontre presque 60 ans plus tard (1985), de Chet Baker et Paul Bley



You go to my head > http://www.youtube.com/watch?v=U3hey0k3TKY
Pent-up house > http://www.youtube.com/watch?v=aXSmTMwR-zA
Ev'ry Time We Say Goodbye > http://www.youtube.com/watch?v=RwgQJxtiOwQ

Un autre aspect est, comme ces cadences improvisées retranscrites pour les interprètes "classiques" en manque d'inspiration, les emprunts que se font les jazzmen, qui vont de la citation (j'y reviendrai) à l'hommage parfois si appuyé qu'il n'en craint pas de cheoir... cf http://jazzitude.forumactif.com/t4360-parker-s-mood-12-versions-et-si-affinites

puker pukel


J'aborderai ultérieurement l'improvisation de la part des accompagnateurs, "derrière le soliste". Si le concept du solo accompagné laisse entendre que le soliste est le seul à improviser, en réalité, les échanges peuvent être plus ou moins importants, tant dans la réaction du soliste à "l'accompagnement", que l'inverse. On l'a entendu dans le trio Jarrett, et cela rejoint l'évolution du trio piano-basse-batterie avec Ahmad Jamal et Bill Evans, la plus grande liberté que peuvent prendre bassiste et batteur, dont la fonction échappe progressivement au rôle de faire-valoir.

Mais auparavant, comme prévu, il me faut dire quelques mots de la section rythmique moderne, du be-bop à l'orée du free.