l'impro mélodique et rythmique, le 'swing', la vocalisation

 

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        5.3. Histoires des jazz
            5.3.9. le jazz 'pour les nuls', d'un savoir écouter
l'impro mélodique et rythmique, le 'swing', la vocalisation 

Message par Patlotch le Mer 9 Oct 2013

Nous avons vu deux dimensions de l'improvisation de jazz : collective et/ou soliste, mélodique et/ou harmonique. Une troisième dimension est le rythme, et la manière dont il modifie la mélodie, particulièrement l'exposé des thèmes, la "chanson" quand elle existe, ce qui est majoritairement le cas dans le jazz classique.

Il s'agit d'une manière spécifique au jazz d'exposer les mélodies.

D'une part le rythme est "ternaire", ou mieux dit relève du swing classique, qui ne se réduit pas à une division ternaire du temps, soit "2 croches + 1 croche en triolet = 1 temps", mais plutôt à une décomposition du temps entre une partie longue suivie d'une brève, en des proportions variables selon les orchestres, les musiciens, et les tempos (la vitesse). Deux parties qui entretiennent un rapport de tension propre à stimuler l'attente et sa résolution, un jeu de désir et distance proprement sensuel.
Cette qualité peut donc modifier l'aspect d'un standard tiré d'un thème de film, d'une comédie musicale etc. quand ceux-ci ne relèvent pas du jazz. Ces chansons sont en quelque sorte "jazzifiées". On dirait aujourd'hui qu'elles sont interprétées de façon "jazzy".

Summertime by George Gershwin, version opéra > http://www.youtube.com/watch?v=8JpPkp1f0So



Il faut remarquer qu'Armstrong et Fitzgerald, sur une partition quasi-classique, n'en utilisent pas moins cette spécificité du jazz > http://www.youtube.com/watch?v=FXk2zvL6v8M

En plus de cette spécificité du « swing », chaque musicien peut d'autre part déplacer les notes de la chanson écrite, dans le même temps qu'il peut d'emblée modifier cette mélodie. Cette modification, jusqu'au be-bop, n'est pas telle qu'on ne reconnaisse pas la chanson d'origine, pour autant que les paroles ne soient pas aussi modifiées, détournées, ce qui est une permanence dans le traitement afro-américain de l'anglais. Il s'agit d'une sorte de swing à une échelle supérieure, plus large du concept (cette idée n'engage que moi).

Billie HollidaySummertime > http://www.youtube.com/watch?v=uYUqbnk7tCY

Parenthèse : ces éléments peuvent sembler étrangers à la musique instrumentale proprement dite. Lester Young affirmait pourtant qu'il improvisait toujours en ayant les paroles en tête, comme en réponse inversée au style de Billie Holiday, et Tal Farlow s'y disait très attaché...

Dans ce "travail", ce détournement jazzistique de la mélodie, Louis Armstrong s'est avéré le génie précurseur. C'est là ce qui fait son génie, et non la complexité harmonique de ses improvisations. Non qu'il soit dépourvu de sens harmonique, au contraire, car il sait, il sent quelles notes mettre en valeur, comment les placer, les faire durer... et il sait construire sur quelques principes simples ses solos, même s'il n'utilise que les premiers degrés des arpèges. Il le fait aussi bien à la trompette qu'au chant avec paroles ou en scat, ce rapport étant souvent étroit chez les musiciens-chanteurs (Fats Waller, Dizzy Gillespie, Chet Baker, Ray Charles, Nina Simone, Shirley Horn, Stevie Wonder, Bob Marley, Jimi Hendrix... Sting, Esperanza Spaulding...)

1927 Louis Armstrong Hot Seven > http://www.youtube.com/watch?v=xO3k-S_pqK4
1928 Saint-James Infirmery > http://www.youtube.com/watch?v=cMbRV5d7TeY
1931 Stardust > http://www.youtube.com/watch?v=WIE6U6Lrtrc
1932 All of me > http://www.youtube.com/watch?v=zBbAlLRCB_M



Billie Holiday, qui ne vient pas du blues (elle en chante fort peu), mais du chant catholique chez les sœurs où elle était en pension de redressement, tient beaucoup d'Armstrong pour sa faculté à décaler les notes avant ou après leur placement écrit, quitte en ce qui la concerne à modifier la mélodie (sa tessiture était limitée), et parfois les paroles (sa vie et son imagination étaient sans bornes).
1941 All of me > http://www.youtube.com/watch?v=4P0hG3sD0-E



Billie est, de toutes les chanteuses « classiques », la plus « intrumentiste » dans son chant-même, ce que lui reconnaissaient tous les musiciens, Lester au premier rang, plus tard Miles... Dans le jazz moderne, on trouve cette manière chez nombre de chanteuses, mais les plus musiciennes sont pour moi Sarah Vaughan, (encore en accord avec Miles) Shirley Horn, et Betty Carter.

1954 Sarah Vaughan et Roy Haynes- Shulie-A-Bop > http://www.youtube.com/watch?v=8BK4nC5zfy4
Contrairement à ce qu'indique ici Youtube, elle est en quartet, et Clifford Brown n'en est pas...

1956 Betty Carter & Ray Bryant - Moonlight In Vermont > http://www.youtube.com/watch?v=MaKrUf_eHPM
Frenesi > http://www.youtube.com/watch?v=oSyyDMbVIcg
http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=U5w48Ou0-so





Cette spécifité de Louis Armstrong est soulignée dans des pièces d'avant-garde (on est en 1928), des duos avec le pianiste Earl Hines, dont on dit qu'il a adapté au piano le style d'Armstrong (Trumpet style piano)
Weather Bird > http://www.youtube.com/watch?v=hyb_wr40pog Noter que le stride piano respecte temps forts et faibles tels qu'exposés plus haut, sans batterie ni contrebasse.

Mais c'est une spécificité qui devient une référence suprême, un modèle que copiera toute une génération de trompettistes, mais aussi de saxophonistes, et de pianistes qui, dans la foulée d'Earl Hines, inventeront les gimmicks qui depuis leurs trouvailles, font qu'un piano sonne jazz, un peu comme c'est encore aujourd'hui en copiant Django qu'on sonne « manouche ».



D'autres prolongeront davantage le travail du timbre qu'avait initié Bubber Miley dans le style "jungle" chez Duke Ellington.



Cootie Williams Mobile Blues > http://www.youtube.com/watch?v=kZYpLrYrYSE
On est ici au cœur d'un lien inhérent au jazz, produire un son instrumental avec les qualités de la voix humaine, la chose, comme on l'a vue, étant réversible.
Quant à ceux qui, dans le jeu (musical et scénique) et sous la virtuosité de Dizzy Gillespie, n'entendent ni ne voient pas l'influence d'Armstrong, on ne peut rien pour eux
1958 Dizzy Gillespie (t), Sonny Stitt (ts), Lou Levy (p), Ray Brown (b), Gus Johnson (d)


Encore une occasion de vérifier que Sonny Stitt n'est pas qu'un bon élève de Parker. Noter ici, dans cette rythmique "moderne", le fort afterbeat tant à la batterie qu'à la contrebasse.

Pour retrouver un trompettiste ayant comme Armstrong un tel génie mélodique et rythmique, il faudra attendre - ce n'est qu'un avis personnel -, Clifford Brown, mais alors enrichi des apports techniques et harmoniques d'un Dizzy Gillespie.

Retrouvons donc Sarah Vaughan avec Clifford Brown, cette fois pour de vrai.



September Song > http://www.youtube.com/watch?v=nE0WDHha6-w
Body and Soul > http://www.youtube.com/watch?v=Tuo1aju4JnY
Lullaby of Birdland > http://www.youtube.com/watch?v=LsYhFFwyD00

J'ai limité les exemples volontairement, comme repères relativement à l'improvisation reposant sur la modification d'une mélodie par le swing, le (dé)placement rythmique, et le travail du timbre, sa vocalisation, éléments qui pris ensemble constituent une spécificité du jazz, telle qu'il l'a inventée, et qu'elle sera transportée dans d'autres musiques, qu'elles soient populaires (le rock) ou savantes (la « musique contemporaine », « les musiques improvisées... »)

Je n'entre pas dans les détails de tous les autres procédés qui permettent d'improviser à partir d'une mélodie, avec des ornementations, appogiatures, répétitions, transpositions etc. Ils ne sont en fait pas propres au jazz, mais appartiennent au vocabulaire de tout compositeur modifiant un thème mélodique de départ. La seule différence est de le faire dans la phase d'écriture de ces variations infinies (le clavier bien tempéré de Bach) ou en improvisant en temps réel.

Incidemment j'aurais fait mentir quelqu'un qui, dans le fil sur les femmes comme instrumentistes dans le jazz, voulait me faire dire que je n'aimais pas les chanteuses. La voix est « le premier des instruments » beaucoup plus que la prostitution le « premier métier du monde ». La voix humaine, dans le jazz, s'exprime par les instruments, de même que les plus belles voix du jazz sont celles qui se font instrument, avec ou sans les mots.

Spécialement pour ceux qui ne l'aiment pas par Armstrong



Dans le prochain post, j'aborderai une question parfois jugée taboue, les manquements réels au principe de l'improvisation dans les solos, en concert ou au disque, même chez les plus « grands » improvisateurs.