du collectif à l'individuel, écoute globale ou spécifique

 

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    5. JAZZ
        5.3. Histoires des jazz
            5.3.9. le jazz 'pour les nuls', d'un savoir écouter
du collectif à l'individuel, écoute globale ou spécifique 

De l'écoute d'un instrument à l'écoute globale

Écouter tantôt l'ensemble, ou soit le soliste, soit tel instrument, permet d'acquérir une écoute à la fois diversifiée et approfondie d'un même morceau, d'un même disque. Cela ne vaut pas que pour les musiciens qui pratiquent tel instrument, et il n'est besoin d'aucune connaissance spécifiquement musicienne pour le faire.

La première écoute, la plus immédiate, est celle de la mélodie qui ressort sur son accompagnement, qu'elle soit chantée ou jouée par un soliste. Cela porte à favoriser toujours les "grands" solistes mélodiques (sax, trompettes, guitares...), mais aussi à minimiser le contexte dans lequel ils peuvent épanouir leur talent, et la cohérence de leur jeu avec son environnement.

Avec le temps, l'habitude, l'expérience, on acquiert ainsi une oreille globale, comme les musiciens eux-mêmes, qui doivent percevoir le jeu des autres et dans le meilleur des cas inter-réagir (cf trio Jarrett...). On devient ainsi le chef d'orchestre de sa propre écoute peace

On peut aussi s'amuser à diversifier ses écoutes pour un même disque, en suivant plutôt tel ou tel instrument, tels dialogues entre eux... et l'on démultiplie ses plaisirs pour le même prix.

Je reviendrai plus loin sur la contrebasse et les rythmiques be-bop et post be-bop. Auparavant, je vais m'intéresser à ce qu'on appelle "improvisation", pour suivre ce concept et son application à travers l'évolution du jazz.
 
Du collectif à l'individuel, de la mélodie à l'harmonie
 
L'improvisation musicale n'est pas née avec le jazz, et donc ne le définit pas. Elle existe tant dans des musiques populaires de transmission orale que dans des musiques savantes écrites, précisément pour des passages où elle est supposée s'abstraire de la partition (en fait des cadences improvisées de « musique classique », sur le principe de la « variation » sur un thème, seront transcrites et jouées par des interprètes au même titre que la partition originale prévoyant ce moment improvisé).



L'improvisation existe dans la musique occidentale, et d'autres. Il faut aussi distinguer « musique savante » de musique écrite », les deux n'étant pas toujours couplées. On peut improviser sur de l'écrit ou non. Si c'est le cas dans la « musique classique occidentale », ça ne l'est pas en Inde, et les deux possibilités se côtoient par exemple au Japon.



Dans les ensembles de percussion africaine de l'Ouest, chaque tambour se voit attribuée une ligne dont il ne sort pas, et seul le maître (ex djembé) improvise des variations. Malheur à celui qui ose sortir de son rôle avant d'y être autorisé, ce qui demande parfois des années. L'improvisation de batterie n'est donc pas directement reliée à l'histoire des tambours africains, dont la fonction première est sociale et de communication. On n'improvise pas avec le morse...



Dans chaque style appartenant à telle culture, l'improvisation répond à des règles plus ou moins tacites qui définissent la place le rôle de chaque instrument dans le groupe. De cette façon, on ne sort pas de ce qui définit un style musical, qu'il soit populaire ou savant.

J'en reste là pour ces considérations générales pour me limiter au cas du jazz.

De la même manière qu'un auditeur non musicien découvrant le jazz (ou autres) s'attache d'abord à la mélodie (post précédent), l'improvisation dans le jazz est, d'un point de vue historique chronologique, d'abord mélodique. C'est dire qu'il est plus facile, relativement, d'écouter du jazz New-Orleans que Charlie Parker, Bill Evans ou George Russell, sans parler de « jazz » à la teneur théorique très élevée mais un moindre souci d'être appréciables par tout mélomane curieux.

Dans le jazz ancien, l'improvisation est mélodique et collective. Ceux qui, « derrière » la voix principale (généralement le cornet ou la trompette) assurent les contrechants et broderies (ex clarinettes et trombone), le font de manière à respecter la marche harmonique du morceau, généralement assez simple à cette époque. Celui qui n'est pas encore à proprement parler un « soliste », mais qui assure l'exposé de la mélodie et la voix dominante (ne sait-ce qu'en décibels), brode son jeu autour de la mélodie. Disons que les plus portés à s'en échapper sont les pianistes, souvent les plus savants, venant du ragtime qui fut d'abord écrit, voire arrangé pour orchestre.



Les contrebassistes, à vent ou à cordes, improvisent aussi selon leurs capacités, de connaissances ou d'oreille harmonique/mélodique. Le principe d'une ligne de basse dans le jazz n'est pas grandement différent de la basse continue dans les musiques occidentales pré-classiques. Elles étaient chiffrées et pouvaient, avec des règles assez strictes, faire l'objet de variantes dans l'interprétation.

Cette improvisation collective cédera la place au solo accompagné, qu'inventent littéralement King Oliver puis Sidney Bechet et Louis Armstrong (du moins à l'enregistrement).



Le solo improvisé ne cessera de prendre de l'importance pendant la période du « jazz classique », jusqu'à s'instituer comme un principe dans le be-bop, avec la succession des solistes à la trompette, au saxophone, au piano, à la basse et à la batterie, ou à leurs échanges dans les 4/4. Mais pour en venir là, elle a commencé par se complexifier, et par demander aux musiciens qui s'y prêtaient de plus en plus de connaissances harmoniques, notamment les arpèges des accords et leurs développement au delà de la septième, les neuvième, onzième et treizième dans l'étagement des tierces de la gamme. Exemples : en majeur Fa la do mi sol si ré, en mineur Ré fa la do mi sol si en mineur). Je reviendrai sur le cas d'Armstrong. Un des plus avancés en la matière, hors les pianistes, est Coleman Hawkins, dont un solo mémorable est son Body and Soul de 1939

1939 Body and Soul > http://www.youtube.com/watch?v=zUFg6HvljDE

Il existe donc, en permanence, dans le cadre de l'improvisation sur un standard ou un morceau comportant mélodie et grille d'accords, une double possibilité d'improviser sur la mélodie et sur l'harmonie, en proportions variables plus ou moins mélangées.

Sauf oreille particulièrement géniale (Django) ou longue expérience de la chose, on n'entend pas les accords sans les connaître. C'est pourquoi au fur et à mesure de « progrès » dans la captation d'avancées harmoniques, les moins « éduqués » ou favorisés » de la feuille décrocheront, et s'en tiendront au style dans lequel ils sont à l'aise. C'est aussi la raison pour laquelle les plus avancés n'hésiteront pas une seconde à soutenir les jeunes virtuoses inventant le be-bop : Mary-Lou Williams qui prodigue ses conseils aux boppers, et jouera plus tard avec Cecil Taylor, comme Hawkins avec Monk ou Rollins, etc. Toute une génération passe sans problème du swing au bop, dans la foulée de Lester Young (Don Byas...).




1963


Sonny Rollins & Coleman Hawkins - All The Things You Are > http://www.youtube.com/watch?v=0mjpIXnaqRw

Il existe des tentatives de renouer avec l'improvisation collective, notamment par le contrepoint, tel que nous l'avons rencontré dans les trios de Jimmy Giuffre au milieu des années 50 > http://jazzitude.forumactif.com/t4381-jimmy-giuffre-petit-grandes-oreilles

Charles Mingus y a recours également



Mais son retour revendiqué sera surtout le mérite des initiateurs du free-jazz, que ce soit Ornette Coleman (avec Don Cherry) ou plus tard Albert Ayler, quand il se réfère explicitement à l'esprit des fanfares de la Nouvelle-Orléans, ou encore l'Art Ensemble de Chicago, toutes voies qu'avaient (ré)ouvertes Charles Mingus en passeur dans l'histoire du jazz.





1973 The Art Ensemble Of Chicago - Fanfare For Warriors > http://www.youtube.com/watch?v=nWjp-eE1RY4

Quant à Sun Ra, c'est le plus grand compilateur des jazz devant le cosmos
1978 Where Pathways Meet > http://www.youtube.com/watch?v=FvpGAFGUHfQ

Si l'improvisation ne définit pas le jazz à elle-seule, il semble difficile d'en jouer sans elle. C'est si vrai que même le plus occidentaliste et savant des jazzmen, le français André Hodeir, qui veut tout maîtriser jusqu'à la liberté de ses musiciens, invente le concept et la pratique de « l'improvisation simulée » > http://jazzitude.forumactif.com/t4380-andre-hodeir-probleme-du-jazz

Après ce large survol, je vais revenir sur quelques aspects de l'improvisation soliste, dans le jazz classique ou moderne (entre le be-bop et le free).